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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/315

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Mme de Maurepas. « Les spéculateurs politiques, déclare le libraire Hardy [1], continuaient d’annoncer des changemens dans le ministère, comme n’étant pas fort éloignés. A les entendre, il y avait à la Cour deux partis qui s’entre-choquaient mutuellement, celui de la Reine et celui de la dame comtesse de Maurepas. Cette dernière, désirant, après la retraite du comte son époux, — que son grand âge et ses infirmités mettent hors d’état de travailler encore longtemps, — conserver la même influence sur les affaires du gouvernement, croise de toutes ses forces les vues de Sa Majesté la Reine… » Le libraire est bien informé. On ne saurait douter que Mme de Maurepas, sortant de la pénombre où elle s’était, jusqu’à cette heure, discrètement confinée, ne se lance désormais dans l’arène politique et ne se porte hardiment au secours de son timide et louvoyant époux.

Le rôle actif joué par la vieille comtesse dans l’épisode dont le récit va suivre est rapporté par tous les Mémoires de l’époque, et les contemporains ne s’étonnent pas autant qu’on pourrait croire du crédit usurpé par une femme de soixante-seize ans, sans brillant dans l’esprit, sans grâce dans les manières, mais suppléant à ces défauts par les plus utiles qualités : une constance invariable à l’égard de tous ceux dont elle fait ses amis, une persévérance indomptable à les soutenir envers et contre tous, une ténacité dans l’esprit qui fait qu’elle « pense sans cesse à ce qu’elle a une fois résolu » et qu’elle suit ses desseins sans une minute de défaillance. Avec un souverain comme Louis XVI et un ministre comme Maurepas, il n’en fallait pas plus, à la cour de Versailles, pour devenir un personnage. On savait, on disait partout que Mme de Maurepas gouvernait son mari, qui gouvernait le Roi. Aussi avait-elle ses flatteurs, ses courtisans, ses créatures. Dans son bel hôtel de Paris, elle tenait table ouverte, elle donnait chaque soir à souper, et son salon ne désemplissait pas. Là s’assemblaient quotidiennement les politiques français ou étrangers, la plupart des ambassadeurs, une partie des ministres, — ceux d’aujourd’hui, d’hier ou de demain, — une multitude de femmes titrées, solliciteuses de grâces pour elles ou leurs amis. Mille petits complots ténébreux et mille combinaisons savantes s’ourdissaient sous ses yeux, avec son entremise. « On intriguait, dit le duc de Croy, dans tous les cabinets : nul

  1. Journal de Hardy. 3 janvier 1780.