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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/217

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antipathiques et qu’il n’y en a pas un à qui nous puissions nous intéresser. M. Bernstein excelle dans les scènes de violence où les deux partenaires, les poings fermés et le cou tendu, la rage au cœur et l’écume à la bouche, se jettent à la face leur réciproque infamie : le Détour contient déjà, aux deuxième et troisième actes, quelques-unes de ces scènes, mais encore tenues dans une note discrète. Ce sont ici les jeux de l’égoïsme et de la vulgarité. Non, ce n’est pas un théâtre qui élève l’âme ! Tout cela a été beaucoup dit et je n’y reviens pas. Je voudrais, me plaçant à un autre point de vue, essayer d’indiquer d’après cette pièce ce qui fait le mérite et l’insuffisance d’un art tel que celui de M. Bernstein.

On se souvient quel est le sujet. Une jeune fille, qui est fille naturelle et dont la mère est tombée dans la galanterie, aspire à la vie régulière, honnête, considérée. Elle est épousée par un bon jeune homme, amoureux et naïf, qui l’emmène chez ses bons parens. Ces parens font tous leurs efforts pour accueillir de leur mieux la nouvelle venue, qui, de son côté, fait tous ses efforts pour prendre les sentimens, les habitudes et les manières de sa nouvelle condition. Le résultat de ces bonnes volontés combinées est lamentable. Jacqueline, née dans la galanterie, est marquée pour la galanterie : quelque chemin qu’elle prenne, elle y sera forcément ramenée. En passant par la vie bourgeoise, elle aura seulement fait un « détour. » Car on ne sort pas de son milieu, on n’échappe pas à sa destinée.

La pièce est très bien faite, et, sauf au dernier acte, on n’imagine pas qu’elle pût l’être mieux. Elle est divisée, ordonnée, agencée, conduite avec une sûreté de main qu’on s’est étonné de rencontrer à ce degré chez un très jeune auteur ; mais le sens du théâtre, c’est comme la bosse des mathématiques : on l’a de naissance et il n’attend pas le nombre des années. Je note surtout une science de l’effet et de sa progression qui est des plus remarquables. Au premier acte, nous voyons, de scène en scène et d’offres honteuses en propositions ignobles, croître le dégoût de Jacqueline, au point qu’il lui deviendra impossible de ne pas s’évader vers un autre pays, où d’être honnête femme elle ait la liberté. Au second acte, de scène en scène et d’humiliation en avanie, nous assistons au supplice de la même Jacqueline, devenue Mme Armand Rousseau ; nous sentons l’irritation grandir en elle et l’exaspération monter au point qu’il lui deviendra impossible d’en supporter davantage. Après quoi, il n’y a plus, au dernier acte, qu’à tirer une conclusion qui s’impose, et, suivant le mot de Dumas fils, à faire le total de l’opération mathématique. Tout cela est