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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/19

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paraître, à mots couverts et d’un accent timide, certaines velléités d’accommodement avec la colonie rebelle. Après lui, un autre orateur, en termes plus catégoriques, proposait de céder devant l’inévitable et concluait à reconnaître l’indépendance des provinces d’Amérique. Un silence consterné accueillait cette motion.

Mais, presque au même moment, à la Chambre des Lords, il se passait une scène émouvante et grandiose, une scène digne des temps antiques. L’illustre Pitt, comte de Chatham, malade, infirme, accablé d’ans, soutenu d’un côté par son fils, de l’autre par son gendre, entrait dans la haute assemblée, demandait la parole et, d’une voix forte encore, exprimait son indignation de l’abandon projeté. « Je me réjouis, s’écriait-il, de ce que le tombeau ne s’est pas encore fermé sur moi et de ce que je respire encore, pour élever ma voix contre le démembrement de cette antique monarchie… La France nous insulte. Les ambassadeurs de ceux que vous appelez des rebelles sont à Paris, où se négocient les intérêts de l’Amérique et de la France, comme l’on traite entre puissances souveraines et l’on n’ose plus, dans ce pays, ni témoigner du ressentiment, ni venger l’honneur et la dignité de la Grande-Bretagne ! Ce grand royaume, qui a survécu entier aux déprédations des Danois, aux incursions des Écossais, à la conquête normande, aux formidables arméniens des Espagnols, irait se prosterner devant la maison de Bourbon ! Un peuple qui, il y a dix-sept ans, était la terreur de l’Univers, peut descendre assez bas pour dire à son ennemi invétéré : Prends ce que nous avons : donne-nous seulement la paix ? C’est impossible !… Au nom de Dieu, s’il est absolument nécessaire de se déclarer pour la paix ou pour la guerre, et que la paix ne puisse s’obtenir avec honneur, pourquoi hésitera commencer la guerre ? Milords, tout vaut mieux que le découragement. Faisons un dernier effort, et, si nous devons tomber, tombons comme des hommes ! »

Sur une réplique de lord Richmond, insistant en faveur de la conciliation, Chatham essayait, par trois fois, de se lever de son banc pour répondre. Les forces lui manquaient ; il retombait sans connaissance… Impressionnés par ce spectacle, les lords suspendaient la séance. Ils la reprenaient le lendemain et votaient pour la guerre. Chatham mourait un mois plus tard.