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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/171

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habit de novice, ayant sur le front une aigrette de plumes de héron estimée seize mille livres, entra dans le cabinet royal. Il se mit à deux genoux et le Roi l’arma, selon le rite accoutumé [1]. » (1er janvier 1752.)

Louis XV parut charmé de la contenance du jeune homme qui avait déjà toute sa croissance ; une taille courte et ramassée, mais la démarche fière, le geste gracieux. Ses traits, mélange de douceur et de dignité, commandaient le respect et l’affection ; sa courtoisie avec les dames annonçait un vrai chevalier français. Les habitués de la Cour de Versailles recherchaient sa causerie juvénile où il savait mettre une sage réserve. Le Roi goûtait ses reparties prime-sautières, sa vivacité d’imagination, ses bons mots naturels. Il s’occupait de lui, le menait au sermon, lui faisait servir les plats à la Cène royale, présidée par le grand-maître, entre le Dauphin, le duc de Chartres, le prince de Conti, etc.

Au milieu de ces premiers succès de cour, l’hiver de 1749 faillit être fatal au jeune prince. « Il donna force bals et y veilla plus qu’il ne devait. Il en eut, dit d’Argenson, le sang fort échauffé » [2]et contracta une violente petite vérole, la maladie du temps. Le 27 décembre, il était au plus mal, et avait en outre l’esprit frappé par la mort de son aïeul maternel, le prince de Hesse-Rothembourg. Le Roi, dans une visite au malade, eut la malchance de lui parler de son vêtement noir : « C’est l’habit de mon enterrement, car je mourrai bientôt, » répondit gravement le moribond, qui devait vivre octogénaire.

Dès que l’éruption avait été déclarée, on l’avait transporté de Versailles à Paris. On tremblait non seulement pour sa personne, mais pour sa lignée. Les membres de la maison royale s’égrenaient de façon inquiétante. Il n’y avait plus que des têtes uniques par chaque branche, « et elles ne provignaient point ou dépérissaient, » dit le chroniqueur. On remarquait aussi que, si Louis-Joseph venait à disparaître, ce serait un malheur d’avoir à marier, pour faire souche à sa place, un homme aussi extravagant que Charolais, « de tirer race d’une telle nature. » Quelle épouse voudrait être la sienne ? Quels rejetons laisserait-il derrière lui ?… La maison de Condé reposait donc, vers le milieu du siècle, sur une tête masculine unique, celle de Louis-Joseph à peine sorti de l’enfance. L’entourage, qui en prenait souci,

  1. Mémoires de Luynes, XI, 361.
  2. Mémoires d’Argenson, VI, 107.