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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/164

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voilà tout. Mais le public n’a pas tort : s’il se défend, comme c’est son droit, et même son devoir, contre les Mélanges destinés à sauver de l’oubli des pages aussi éphémères que les feuilles où elles ont d’abord vu le jour, le public a fait un assez beau succès à certains recueils d’articles, quand ces recueils étaient signés Sainte-Beuve ou Taine, Montégut ou Brunetière, pour ne rien dire ici des vivans. C’est qu’en effet rien ne vaut, pour un esprit qui pense, quand ils sont d’un maître, ces recueils d’essais où, sans dogmatisme, sans raideur, avec la liberté d’une âme vivante qui suit sa pente et son goût du moment, qui tantôt se concentre et tantôt s’épanche, qui passe d’un objet à un autre sans effort, sans transition, une riche, haute ou subtile pensée se livre à nous dans la souple familiarité de ses démarches coutumières. Dans les livres le mieux « composés, » l’art, quelquefois, confine un peu à l’artifice : les nécessités du « discours, » de l’exposition logique et suivie entraînent parfois à des réductions, à des transpositions du réel qui peuvent en paraître une mutilation regrettable ; il faut reconstruire pour « exposer d’ordre, » comme disait Pascal ; et toute reconstruction n’est-elle pas un peu infidèle ? Pour adapter la réalité vivante, qui, de sa nature, est mouvement, ondoiement, devenir, aux besoins de l’esprit qui la pense, il faut lui imposer des cadres qui, si larges qu’ils soient, sont toujours rigides par quelque côté, et qui, donc toujours, en laisseront échapper quelque chose. Et c’est pourquoi, plus l’ordonnance d’un livre sera forte, ingénieuse, systématique, plus on pourra accuser l’auteur d’avoir fait violence à la réalité qu’il interprète, et même à la sincérité de sa propre pensée, pour enfermer dans un moule trop parfait la mouvante complexité de la nature et de la vie. Les bons recueils d’essais échappent complètement à ce spécieux reproche ; ils ont quelque chose d’inachevé, comme la vie elle-même : ils n’ont pas la prétention d’épuiser le réel, ils en figurent simplement quelques aspects ; ils définissent moins qu’ils ne suggèrent ; ils esquissent plus qu’ils ne dessinent ; en un mot, ils imitent, par leur mouvement même, le libre et souple mouvement de la pensée comme de la vie.

Tous ces mérites, on sera sans doute heureux de les trouver dans le Bossuet de Brunetière. Comme d’autre part les études qui composent le livre se répartissent sur une période d’environ un quart de siècle, ce n’est pas un simple moment d’une vie