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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/156

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D’autre part, s’il est permis, je le répète, de discuter certaines parties de son œuvre, cette œuvre est si imposante, si cohérente, si puissamment harmonieuse, qu’elle commande le respect, et qu’à défaut de l’assentiment de l’esprit, elle force « les raisons du cœur » à lui payer leur juste tribut. Et enfin, ce qui, plus que tout, dans Bossuet, mérite nos pieux hommages, et cette espèce de vénération tendre dont si peu de grands hommes sont vraiment dignes, c’est la beauté du caractère et la générosité du rôle historique. Personne n’a été plus désintéressé, ne s’est plus complètement oublié soi-même, n’a plus candidement enseveli sa personne éphémère dans la grandeur des causes qu’il soutenait, n’a combattu en un mot, — sauf peut-être dans l’allaire du quiétisme, — avec un cœur plus dépouillé de tout ce qui n’est pas le pur amour de la vérité. Je ne relis jamais sans émotion cette Méditation sur la brièveté de la vie où le jeune prêtre de vingt et un ans promettait à son Dieu de songer tous les jours à la mort, et de « penser non pas à ce qui passe, mais il ce qui demeure. » Il a bien tenu sa promesse. Pour l’honneur des Lettres françaises, il faut s’applaudir qu’un Bossuet ait existé.

Epris comme il l’était de tout ce qui rehausse l’éclat de notre tradition littéraire, Brunetière ne pouvait pas ne pas être particulièrement sensible aux raisons que nous avons tous d’admirer et d’aimer l’auteur des Variations. Je crois qu’il en avait d’autres, de plus personnelles et de plus intimes, des raisons à peine conscientes, comme le sont toujours celles qui nous dictent nos sentimens profonds. Et ces raisons-là se ramènent peut-être toutes à celle-ci qu’il y avait entre Bossuet et lui de secrètes et curieuses ressemblances.

Je sais, ou crois savoir les différences, et il est bien entendu que je n’assimile pas les génies ou les talons, et encore bien moins les œuvres. Mais, cela dit, que de traits de ressemblance morale on pourrait signaler entre les deux écrivains ! Comme Bossuet, Brunetière n’était pas l’homme de son style. Impérieux, autoritaire, presque despotique quand il parlait ou qu’il écrivait, il était à l’ordinaire doux, simple, conciliant, beaucoup plus hésitant et même faible qu’on ne l’a cru. On se trompait étrangement sur son compte quand on se l’imaginait tout d’une pièce : la vérité est qu’il a beaucoup changé, beaucoup évolué, si l’on préfère, et non pas seulement dans le détail de ses idées,