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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/153

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Enivre-nous à cette source intarissable de bonheur qui réjouit toujours et ne fatigue jamais, et dont les eaux vives et limpides donnent à qui les goûte le goût de la vraie béatitude. Nettoie, des rayons de ta lumière, nos yeux de cette taie de l’ignorance, afin que nous n’admirions plus la beauté périssable et nous connaissions que les choses ne sont pas vraiment ce qu’elles nous paraissent tout d’abord. Accepte nos âmes qui s’offrent à toi en sacrifice, consume-les dans cette vive flamme qui épure toute grossièreté matérielle, afin qu’en toute chose séparées du corps, elles s’unissent à la beauté divine d’un lien très doux et qui ne finira pas. Et qu’ainsi ravis, hors de nous-mêmes, comme de vrais amans, nous puissions nous transformer en l’objet aimé, et nous élevant au-dessus de terre, être conviés au festin des anges, là où, nourris d’ambroisie et de nectar immortel, nous venions à mourir, enfin, d’une mort très heureuse et vivante, comme sont déjà morts ces Pères anciens dont, par la vertu ardente de la contemplation, tu as ravi les âmes et les as jointes avec Dieu…


Il dit et demeurait, là, sans mouvement, sans parole, les yeux au ciel, extasié, come stupido, lorsque la belle Emilia Pia, qu’on appelait aussi Emilia Impia, à cause de son esprit fort et parfois caustique, allongea les doigts sur un pan de sa robe et Je secouant un peu : « Prenez garde, messer Pietro, qu’avec toutes ces idées, votre âme, aussi, ne s’en aille de votre corps !… » A quoi Bembo, soudainement réveillé, répondit le plus sérieusement du monde : « Eh ! ce ne serait pas le premier miracle qu’Amour aurait opéré en moi !… » Et tout le monde, l’esprit détendu, se mit à parler à la fois. La discussion allait reprendre de plus belle, lorsque la duchesse coupa court en disant : « La suite à demain ! — Non, à ce soir, dit quelqu’un. — Comment, à ce soir ? demanda la duchesse. — Parce qu’il fait déjà jour… »

En un clin d’œil, tout le monde fut debout et alla aux fenêtres. C’était vrai. L’aurore teintait, déjà, le ciel, et, sur les hautes cimes du mont Catria, posait ses premières roses. Les étoiles s’étaient éteintes. L’air vif du matin courait sur les collines. Dans les forêts murmurantes, naissait le concert des oiseaux réveillés. Chacun regagna ses appartenions, sans allumer de torches, pour la première fois, ni réveiller les pages plongés dans un profond sommeil. Pietro Bembo venait de renouveler, selon ses moyens, le miracle de l’oiseau céleste. Une nuit avait passé comme une heure.


ROBERT DE LA SIZERANNE.