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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/947

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tendance générale de ses écrits qui ne se trouve servir en fin de compte, peut-être malgré lui, les intérêts de la cause révolutionnaire. Il est vrai que, au lieu de souhaiter l’avènement du prolétariat, la partie positive de son programme nous parait consister avant tout à déplorer la disgrâce du prince de Bismarck, — un peu comme font ces royalistes qui, chez nous, résument tous leurs principes politiques dans l’affirmation de la légitimité de l’un quelconque des nombreux Louis XVII : mais d’autant plus infatigablement il emploie toutes les ressources de son art de polémiste à accabler les auteurs survivans de cette disgrâce, sans trop s’inquiéter de savoir si, dans le même temps, les hommes qu’il combat au nom de sa thèse personnelle n’ont pas également à subir les coups du parti opposé.

Aussi bien le vieux prince de Bismarck n’aura-t-il point manqué de deviner en lui un fils spirituel des Louis Bœrne et des Henri Heine, lorsque, naguère, il l’a expressément choisi pour son apologiste. Je me rappelle que l’Europe entière, en apprenant le renvoi du ministre tout-puissant, s’est longtemps demandé sous quelle forme allait éclater sa terrible vengeance ; et ni ses actes publics, dans sa retraite forcée, ni l’apparition posthume de ses lettres et de ses mémoires ne nous ont fait l’effet de pouvoir suffire à régler un compte dont le souci devait, cependant, lui avoir pesé lourdement sur le cœur jusqu’à son dernier jour. Ce compte formidable, c’est à M. Harden qu’il avait laissé le soin d’en poursuivre le règlement d’année en année, — en quoi il s’était montré, une fois encore, le merveilleux connaisseur d’hommes qu’il se glorifiait d’avoir été, tout au long de sa vie. Bien plus efficacement que tous les Bebel et autres porte-voix de l’opposition radicale, il prévoyait que ce jeune lutteur à l’âme dédaigneuse réussirait à venger l’impardonnable affront qu’il avait reçu : procédant à la même tâche meurtrière avec des intentions plus secrètes et par des moyens plus subtils, ainsi qu’il siérait à un héritier du génie d’Henri Heine formé à l’école de Friedrichsruhe.

Mais je ne saurais songer à étudier ici le rôle, ni les théories politiques de M. Harden. J’ai voulu seulement, à propos de la publication de son récent volume, signaler quelques-uns des motifs qui contribuent à nous rendre curieuse entre toutes cette personnalité littéraire du célèbre journaliste berlinois : plus curieuse, en vérité, que vraiment sympathique, — car notre amour ne va jamais qu’à ceux chez qui nous sentons rayonner l’amour, jusque sous la haine, — mais toujours très loyale et finalement respectable. Son dernier livre