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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/946

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comparer au directeur de la Zukunft pour la verve et la vigueur effective de sa polémique. Mais j’imagine volontiers que M. Harden, si même les circonstances ne l’avaient point conduit à se chercher un maître et un idéal politique dans un autre camp, aurait été détourné du seuil de ce camp socialiste par la force de mépris qu’il portait en soi, et qui, sans doute, l’aurait toujours empêché de rabaisser son talent, en le consacrant à soutenir une thèse d’un succès trop facile. A l’admirable lutteur qu’il était, il fallait un champ de bataille moins communément accessible, et où les juges les plus sévères pussent rendre hommage à l’éminente qualité de son génie stratégique. Aussi bien nous apprend-il, dans son dernier volume, que c’est lui qui, spontanément, après la défaite du vieux prince de Bismarck, est allé demander des leçons à ce grand vaincu, et en a obtenu la faveur de pouvoir s’enrôler humblement sous ses ordres. Depuis lors, ce jeune coreligionnaire des Marx et des Lassalle n’a plus jamais cessé de se proclamer « bismarckien, » avec tout ce que ce titre comporte de principes « conservateurs » et de résistance à l’esprit comme aux méthodes révolutionnaires. Soit qu’il reproche éloquemment au célèbre orateur Eugène Richter les illusions dangereuses de son libéralisme, soit qu’avec une impartialité et une pénétration psychologique singulières il s’attache à défendre la mémoire, trop aveuglément attaquée d’après lui, du défunt prédicateur antisémite Stœcker, le point de vue d’où il se place reste toujours sensiblement pareil, du moins en apparence, à celui d’où partaient autrefois les discours et les actes du grand chancelier ; sans compter que, souvent aussi, dans ce recueil d’articles nécrologiques, le ton grave, assuré, et presque recueilli de sa voix semble nous apporter l’écho d’une doctrine politique et morale essentiellement « positive. » — et d’une doctrine tout « autoritaire, » telle que l’on s’attendrait plutôt à la rencontrer chez un historien de l’école de Treitschke ou d’Henri de Sybel que chez le directeur d’un journal dont je n’ai pas besoin de rappeler ici les plus récentes campagnes anti-impériales.

Et cependant, nous sentons bien que, par-dessous tout cela. M. Harden ne peut s’empêcher de demeurer ce que l’a fait, dès l’abord, la forte impulsion naturelle de son tempérament : un négateur et un destructeur, l’héritier de l’œuvre historique des deux illustres pamphlétaires de 1835. Nous sentons que sa doctrine, consciemment ou non, est pour lui un simple prétexte à livrer bataille, et que ses éloges mêmes ont surtout, pour lui, la signification de reproches ou de blâmes adressés aux ennemis des hommes qu’il loue, et qu’il n’y a pas jusqu’à la