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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/944

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il suffisait d’examiner avec plus de soin ce bizarre, attirant, et énigmatique visage, pour découvrir derrière ses traits une âme infiniment différente de la pauvre petite âme vaniteuse et naïve que dissimulent, trop souvent, ces masques de théâtre savamment élaborés. Sous un front bombé, les yeux surtout, — deux grands yeux verts et glacés, de cette espèce qui semblent ne regarder jamais qu’un reflet des objets, au dedans de soi, — traduisaient une intelligence exceptionnellement incisive, et comme affranchie de tout alliage d’émotion sentimentale ou de rêverie ; tandis que, dans le vague sourire immobile des lèvres, avec la moue involontairement dédaigneuse qui les contractait, je croyais lire une sorte de défi, l’affirmation intrépide d’une volonté qu’aucun obstacle ne saurait émouvoir. Au total, j’étais frappé de tout ce que cette jeune figure, — jeune ou plutôt sans âge, immuable dans son relief vigoureux et dur, — annonçait clairement de force combative, aidée par un ensemble de qualités intellectuelles et morales aussi peu « allemandes » que possible, mais qui, peut-être, n’en étaient que d’autant plus appelées à agir, par leur contraste même, dans le milieu national où elles allaient avoir à se développer. Sous quelque forme particulière qu’il lui fût donné de se manifester, je devinais que le talent de M. Harden se consacrerait fatalement, tout à fait comme celui des deux grands polémistes juifs de 1835, à une œuvre d’agression révolutionnaire, mais au service de laquelle ce nouveau venu apporterait, jusqu’au bout, l’appoint très précieux d’une parfaite « incorruptibilité » personnelle, stimulé par son mépris instinctif de toute jouissance médiocre ou banale à ne mettre son ambition que dans l’unique orgueil de sa force et de son succès.

Encore s’en faut-il bien que cette définition trop rapide du caractère de M. Harden, — tel que nous l’atteste, une fois de plus, le saisissant portrait reproduit au frontispice de son dernier livre, — suffise à rendre compte de l’influence exercée, depuis vingt ans, par le célèbre directeur de la Zukunft. Comme je le disais tout à l’heure, la similitude du rôle de ce dernier avec celui qu’ont joué autrefois Louis Bœrne et Henri Heine ne va pas sans reposer sur l’existence de maints traits de parenté entre les procédés littéraires des deux grands journalistes d’il y a soixante ans et de leur éminent successeur d’aujourd’hui. Au premier de ces deux maîtres le polémiste berlinois se rattache par l’âpreté vigoureuse de sa satire, par la hauteur habituelle du point de vue moral d’où il se plaît à juger les hommes et les choses, et puis aussi par la manière dont il ne manque jamais de laisser entrevoir, tout au moins, la présence chez lui d’une