Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/933

Cette page n’a pas encore été corrigée


voudrais qu’ils me fussent démontrés éternellement graves et hors de doute comme Dieu. Ce sont deux fantômes douteux et d’un sérieux perfide qui cachent sous leur lèvre un rire moqueur. Je ne veux pas essuyer ce rire. » Cette timidité, cette peur de produire ou de livrer ses productions à une curiosité toujours vaine, me paraît charmante et bien ressemblante à l’âme de Guérin. Certes, il eût été très fâcheux qu’on entendît littéralement ce scrupule, surtout lorsque, quelques années plus tard, Guérin eut produit des pages plus vigoureuses. Mais est-il possible de le méconnaître entièrement ? C’est affaire de nuance. Je remarque ensuite qu’en dehors de quelques compositions impersonnelles, les écrits de Guérin sont du genre le plus intime, le moins fait pour le public. Ce sont des lettres, comme on les écrivait quand on écrivait encore des lettres, toutes pleines de confidences et qui n’étaient faites que pour celui à qui on les adressait. C’est un journal, dialogue d’une âme avec elle-même. « O mon cahier, tu n’es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d’insensible, d’inanimé ; non, tu es vivant, tu es une âme, une intelligence, de l’amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. » Lettres confidentielles, notes personnelles, tout cela n’est pas de la littérature, c’est de la vie, et de la vie secrète. L’érudition qui a tant d’autres et de si belles occasions de s’employer, n’a que faire d’apporter ici ses instrumens de travail spéciaux. Je crains le grand jour qui est indiscret, les « excursus » qui développent, les notes qui soulignent et les commentaires qui appuient-Au surplus, les inédits de Guérin, vers ou prose, qu’on a publiés un peu partout, s’ils ne déparent pas le précédent recueil, ne l’enrichissent guère. Les uns par scrupule de méthode scientifique et les autres tout bonnement par badauderie, nous avons pris l’habitude de mettre au jour les plus informes brouillons que les écrivains n’ont pas pris la précaution de détruire. Guérin, qui était un délicat, n’eût certes pas souhaité qu’on le fît bénéficier de cette fureur d’inédit. Non, en vérité, je n’arrive pas à voir ce qu’on gagnerait à établir de son œuvre une édition ne varietur avec appareil critique.

Ce sont les vers, décidément, qui sont la partie la plus défectueuse de cette œuvre par tant de côtés si distinguée. Exceptons quelques pièces d’anthologie, deux ou trois, qui pourraient être d’André Chénier, mais plutôt encore de Desbordes-Valmore, le reste est d’une facilité, d’une mollesse, sur laquelle on perdrait son temps à vouloir nous donner le change. Comme il arrive, Guérin faisait d’une tendance de son esprit une théorie. S’il faut en croire les