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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/812

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sérénité, la bienveillance, la gaîté même formaient le fond de son humeur, et c’est cette parfaite bonne grâce, inaltérable et souriante, qui rendaient ce « Platon à cœur de La Fontaine » si justement cher à tous ses amis. Chateaubriand lui écrivait « qu’il voulait voir l’enfer même du bon côté, » et, d’autre part, nous lisons dans les Pensées ce mot qui aurait pu lui servir de devise : « Ne vous exagérez pas les maux de la vie, et n’en méconnaissez par les biens, si vous cherchez à vivre heureux. » Je crois bien au total que c’est son optimisme même qui a incliné Joubert au christianisme. On a trop dit que le christianisme était une religion pessimiste. Une doctrine n’est pas pessimiste, quand elle proclame l’accord final de la vertu et du bonheur ; et si l’on y songe, quel indéracinable optimisme que celui qui est au fond de la parole évangélique : « Croissez et multipliez ! » Mais, ce qui est vrai, c’est que le christianisme n’a pas fermé les yeux aux innombrables misères de l’homme et de la vie ; il les a même soulignées d’autant plus énergiquement, ces misères, qu’il en savait le remède. L’optimisme qu’il professe et qu’il suggère n’est pas celui qui n’est qu’une forme de la niaiserie ou de l’égoïsme satisfait ; il a, si l’on peut dire, traversé le pessimisme, il en a subi l’épreuve, et il y a résisté. Les vrais optimistes, ceux-là seuls qui comptent et qui méritent que l’on discute leurs doctrines, sont ceux qui n’ignorent rien des tragiques dessous de l’existence humaine, et qui, malgré tout, gardent quelque espérance. Tel était exactement Joubert. Il avait souffert, il avait vu souffrir autour de lui ; de ces souffrances d’autrui, il avait pris généreusement sa part ; il avait longuement médité la maladie, la douleur et la mort : il était resté optimiste quand même. Plus que beaucoup d’autres, il en avait acheté le droit.

Il y a dans les Pensées un mot exquis : « Il faut mourir aimable, si on le peut. » Joubert enseigne non seulement à mourir, mais à vivre aimable. De combien de moralistes peut-on en dire autant ?


VICTOR GIRAUD.