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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/811

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Cet idéal, il se garde bien de le placer dans les révélations simplistes de la raison pure. La Révolution l’a dégoûté du philosophisme où il avait jadis trempé lui-même : il a éprouvé, à la voir à l’œuvre, que la raison toute seule n’engendre ni la sagesse, ni la vertu. La religion au contraire assure et entretient l’une et l’autre. D’abord, elle « est la seule métaphysique que le vulgaire soit capable d’entendre et d’adopter. » D’autre part, elle seule réalise pleinement ce besoin de bonheur, d’infini, de beauté qui est inné au cœur de l’homme. « La piété est au cœur ce que la poésie est à l’imagination, ce qu’une belle métaphysique est à l’esprit ; elle exerce toute l’étendue de notre sensibilité. » Enfin, elle est l’unique fondement de la morale. « Nous ne voyons bien nos devoirs qu’en Dieu. C’est le seul fond sur lequel ils soient toujours lisibles à l’esprit. » « Sans le dogme, la morale n’est que maximes et que sentences ; avec le dogme, elle est précepte, obligation, nécessité. » « Il faut du ciel à la morale, comme de l’air à un tableau. » Que d’ailleurs l’ensemble des dogmes chrétiens soit peut-être malaisé à admettre, il est possible : « La vertu n’est pas une chose facile ; pourquoi la religion le serait-elle ? » Gardons-nous au surplus d’exagérer les difficultés de croire, et que certains théologiens ne nous en imposent pas ! « C’est leur confiance en eux-mêmes, et la foi secrète qu’ils ont de leur infaillibilité personnelle qui déplaisent dans quelques théologiens. On pourrait leur dire : Ne doutez jamais de votre doctrine, mais doutez quelquefois de vos démonstrations. » « La religion défend de croire au-delà de ce qu’elle enseigne. » « Dieu a égard aux siècles. Il pardonne aux uns leurs grossièretés, aux autres leurs raffinemens… Nous vivons dans un temps malade : il le voit. Notre intelligence est blessée : il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut nous rester de sain. »

Philosophie très humaine, comme on peut voir, et que saint » François de Sales eût goûtée, plus peut-être que Jansénius. Pas plus qu’elle ne désespère de l’homme, elle ne désespère de Dieu. En un mot, elle est optimiste, comme l’était au fond celui qui l’a conçue. Nos idées générales sont toujours le reflet ou l’écho de notre tempérament personnel, et nous avons beau nous en défendre, nos conceptions du monde ne sont jamais que la projection de notre moi sur l’univers. Joubert était né optimiste, — car on naît optimiste, comme on naît pessimiste ; — la