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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/798

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Si ces lettres ont passé sous les yeux de Mme Joubert, je voudrais croire, encore une fois, sans en être très sûr, qu’elle n’en a point souffert.

Ainsi s’écoulait doucement, entre ses amis et ses livres, ses lettres et son journal, tantôt à Paris, et tantôt en province, la vie tout intérieure de Joubert. Sa santé, qui fut toujours délicate, exigeait des soins de tous les instans, et souvent c’est autour de son lit qu’il recevait ses nombreux visiteurs ; mais il s’était fait de sa faiblesse même une souriante philosophie, et son aménité native n’en était guère altérée. Son plus jeune frère avait épousé la nièce de sa femme, et les deux ménages vivaient en commun, très tendrement unis. En 1809, Fontanes, nommé grand maître de l’Université naissante, fit de son ami un « conseiller » et un inspecteur général. Le choix était on ne peut plus heureux. L’ancien Doctrinaire avait l’expérience de l’enseignement ; il connaissait la vie et les hommes ; son sens très fin des réalités morales, sa scrupuleuse conscience professionnelle, son ardent désir d’être utile faisaient de lui le plus précieux et le plus actif des collaborateurs de l’œuvre nouvelle. « Il s’est fait peu de bien dans cette Université, nous dit son frère, auquel il n’ait contribué de près ou de loin, et il est resté bien peu de mal qu’il n’ait essayé de déraciner. » Les lettres que nous avons de lui confirment pleinement ce témoignage : il est tel plaidoyer pécuniaire pour le nouveau corps professoral qui devrait rendre la mémoire de Joubert éternellement chère à tous les universitaires d’aujourd’hui, — notamment à ces professeurs de Sorbonne qui, moins heureux que nos généreux députés, vivent, Dieu sait comme, avec leurs six mille francs de traitement.

La mort de Fontanes, survenue en 1820, fut pour Joubert une des dernières grandes douleurs de sa vie. Il avait espéré que son ami lui survivrait à lui, l’éternel malade, et il avait réservé les plus beaux livres de sa bibliothèque pour qu’on les lui remît après sa mort. Il ne devait pas d’ailleurs beaucoup tarder à le suivre. « Pour moi, écrivait-il à Mme de Vintimille, je ne suis plus qu’une âme, un souffle, un cœur qui vit de souvenirs, et le vôtre fait mes délices. » Ses forces, qui n’avaient jamais été bien grandes, diminuaient de jour en jour. Le 22 mars 1824, il écrivait ces derniers mots testamentaires dans son Journal : « Le vrai, le beau, le juste, le saint. » Et le 4 mai, il s’éteignait paisiblement et chrétiennement, à l’âge de soixante-dix ans.