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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/791

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la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d’accablement et de fatigue, que les larmes m’en sont venues aux yeux.

Adieu, cause de tant de peines, qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu. Conservez-vous, ménagez-vous, et revenez quelque jour parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l’inexprimable plaisir de vous revoir…


Moins d’un mois après, Mme de Beaumont n’était plus. D’ordinaire, Joubert allait passer l’hiver à Paris où il retrouvait, dans le petit salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, la société d’élite que Mme de Beaumont avait réunie autour d’elle. Cet hiver-là, il le passa tout entier à Villeneuve, « silencieux et comme enveloppé dans sa douleur. » Il écrivait à Chênedollé, le 2 janvier 1804 : « Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n’est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde ! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n’avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât de manière ou d’autre en perspective. Ce pli ne s’effacera point, et je n’aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l’affliction de son absence ne soient mêlés. »

Cette affection tendre, profonde, presque féminine, était d’une essence particulière qu’il s’agit de définir, car elle jette un certain jour sur la nature même de Joubert. La « justesse » de sa femme, manifestement, ne réalisait qu’à moitié son idéal féminin. Ace platonicien qui se déclarait lui-même « plus platonicien que Platon, Platone platonior, » il fallait un peu d’idéalisme et de poésie dans le courant de la vie quotidienne. L’amitié de Pauline de Beaumont remplissait ce besoin dans la perfection. Amitié très pure, à laquelle Mme Joubert semble avoir eu la sagesse de s’être prêtée fort simplement, sans susceptibilité importune, et dont Dieu veuille qu’elle n’ait jamais souffert ! « Nous nous étions liés, écrivait Joubert, dans un temps où nous étions tous les deux bien près d’être parfaits, de sorte qu’il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l’enfance, je veux dire le souvenir de l’innocence. » Amitié si pure, si immatérielle en quelque sorte, si vraiment désintéressée de la part de notre moraliste, que lorsque Chateaubriand, comme un jeune dieu ravisseur, parut dans le temple et fit sa proie de la prêtresse, Joubert paraît n’en avoir pas conçu le moindre sentiment de jalousie. Mais les amitiés