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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/780

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Or, c’est précisément en raison de ce « long détour » au « pays » des « égaremens » et des erreurs, que les pensées où, plus tard, une fois « ramené aux préjugés, » Joubert a comme exprimé la substance de sa philosophie religieuse, ont une profondeur, une vivacité et une originalité d’accent qui en rehaussent singulièrement la valeur. Trop souvent les apologistes de profession semblent sinon réciter des leçons toutes faites, tout au moins développer des idées qui leur viennent d’une tradition fort ancienne, et que leur intelligence a docilement acceptées, mais qu’elle n’a pas découvertes, et surtout qu’elle n’a pas vécues. De là le peu d’impression qu’ils font sur ceux qui ne sont pas convaincus d’avance. Leur apologétique paraît leur être extérieure à eux-mêmes ; elle n’est pas le fruit d’une expérience personnelle, intime ; elle n’est que l’expression des idées d’autrui. Au contraire, ceux qui, avant de croire, ont discuté, ont critiqué, ont douté, ont nié peut-être, ceux-là ne se laissent convaincre que par les argumens « dont ils ont fait l’essai sur leur propre cœur, » dont ils ont personnellement éprouvé la justesse ou la force, et, quand ils les reprennent et les développent à leur tour, ils y mettent, quoi qu’ils fassent, un peu de leur être intime, et de leur âme. C’est ce qui est arrivé à Joubert. Il n’eût pas écrit, s’il était resté aux Doctrinaires de Toulouse, des pensées religieuses aussi fortes et aussi suggestives que celles qu’il nous a transmises, et dont quelques-unes ne sont pas indignes d’être rapprochées de celles mêmes de Pascal. Ce n’est pas toujours une mauvaise préparation à la foi que le doute ; et les vrais apologistes, ce sont peut-être les convertis.

Nous avons parlé de Fontanes. Le poète du Jour des Morts était venu lui aussi à Paris en 1777, et il y publiait, avec quelque succès, ses premiers vers. Joubert les lut et voulut en connaître l’auteur ; celui-ci cherchait précisément l’auteur d’un article de journal qui l’avait frappé, et qui n’était autre que Joubert. Ce fut l’origine d’une amitié solide et délicate, que la vie, — chose si rare ! — ne fit que rendre plus étroite encore. Les esprits ne s’accordaient pas toujours, ni les tempéramens non plus, mais les cœurs battaient à l’unisson. Au reste, comment n’eût-on pas aimé Joubert ? Il était né ami, si je puis ainsi dire : toutes les prévenances, toutes les délicatesses, tous les raffinemens les plus exquis de l’amitié étaient comme sa nature même. Il a eu beaucoup d’amis, les plus divers, et qui jusqu’au