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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/669

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s’appelle toujours la brèche, a été faite par les canons du prince de Condé ; que les boulets qui sont à l’église dans la chapelle de Saint-Joseph, et que vous vous amusez peut-être à faire rouler, ont été portés là par la reconnaissance de vos pères qui attribuèrent leur délivrance au saint parce que Condé s’était éloigné le jour de sa fête ; vous ne savez pas que d’Harcourt, qui commandait ici au nom du Roi, sommé par Condé de se rendre, répondit ces simples mots — oh ! des mots bien simples — mais qui, pour nous, Français d’aujourd’hui, disent tant de choses : Lorraine ne se rend pas.

Cette ignorance ne porte pas seulement sur le passé lointain, mais sur les événemens récens. Le petit paysan ne se doute pas que le village a fourni des ouvriers à toutes les grandes besognes qui forment la trame de l’histoire contemporaine, que dans le petit livre qu’il lit, récite et copie, quelques lettres minuscules représentent des gens de l’endroit, des gens qu’il a pu voir, dont il connaît la maison ou les descendans.

Il y a quelque temps, je suivais à la campagne un long cortège funèbre, car toute la population était là. En tête marchaient deux enfans, l’un portant la croix et l’autre le drapeau tricolore. Le cercueil lui-même était enveloppé du drapeau de la France. C’était tout ce qu’avaient su faire ces braves gens pour honorer l’un des leurs, et c’était bien le touchant hommage qui convenait au plus modeste des héros. Le commandant B… était domestique quand il s’engagea à dix-huit ans ; il apprit à lire au régiment, conquit un à un tous ses grades, arrosant chaque galon de son sang. Sur le tableau d’Yvon, qui est à Versailles, et qui représente la prise de Malakoff, on le voit, avec son nom au-dessous, couché sur un tas de cadavres à l’entrée de la gorge, essayant de relever la tête.

Demandons aux petits écoliers, qui sur deux rangs sont allés jusqu’au cimetière, ce qu’ils savent du commandant B… Ils n’en savent rien : l’un me répond qu’on lui a mis le drapeau parce qu’il a fait la guerre, un autre parce qu’il a été maire, un autre par ce que c’était un brave homme. J’ai pourtant interrogé les plus grands. Ils ont récité à l’école les noms de Sébastopol, de Magenta, de Solférino ; personne n’a songé à leur dire que de cette gloire le vieillard, qu’ils saluaient chaque matin devant sa porte, en avait accroché un petit rayon au clocher du village.