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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/646

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Le siècle dernier, jusqu’à la fin du second Empire, fut l’âge d’or de la bourgeoisie en Gascogne. Les fortunes, presque entièrement constituées par des biens ruraux, étaient petites ou moyennes, rarement importantes, mais progressaient d’une façon lente, continue et régulière. Le travail n’intervenait que pour une faible part dans cette progression, qui était assurée par la restriction de la natalité et l’économie.

Au lendemain de la Révolution, les bourgeois réduisirent leurs naissances. De cette manière, à chaque génération et par le mariage, une fortune peu ou point divisée se doublait d’une autre qui ne l’était pas davantage. Et, comme dans les pays à fils uniques un malheur est vite arrivé, à chaque instant une branche privée d’héritier direct laissait tomber un héritage qui allait grossir la fortune des collatéraux. De même l’économie fut générale, intense, ingénieuse. Partout une vie modeste, de l’ordre, de la surveillance dans les maisons conduites par des femmes intelligentes, actives, ne plaignant pas leur peine. Ici les femmes, plus peut-être que les hommes, ont fait la prospérité des familles.

Cette méthode, — réduction des naissances et économie, — donna les résultats qu’on en attendait, car elle est sûre, infaillible, comme automatique. Mais précisément à cause de cela elle est funeste au point de vue moral et tend à affaiblir certaines qualités de l’âme. La réduction des naissances ne développe guère l’initiative, la volonté, le goût de l’effort, l’esprit d’entreprise, tout ce qui constitue l’énergie de l’homme. J’en dirai autant de la réduction des dépenses, encore que l’économie, qui se surveille et se contrôle pour ne pas devenir la plus tyrannique des passions, soit une maîtrise de soi-même. Cette maîtrise s’exerce surtout quand on poursuit un but moral élevé, comme d’assurer la dignité de la vie, de relever l’honneur d’un nom, de permettre à un fils des études que son talent justifie. Que de cadets de Gascogne ont dû le succès de leur carrière aux robes reprisées de leurs mères ! Il faut toutefois reconnaître la vérité : l’économie est peu éducatrice dans le sens de l’énergie, elle procède par abstention, elle a un caractère négatif, elle ne porte pas l’homme en avant, vers l’effort, vers les entreprises et les risques. Dans les années de disette, les économes se replient sur eux-mêmes, diminuent leur ration, serrent la boucle de leur ceinture ; les autres quittent la maison, se jettent dans la campagne, au besoin