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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/644

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I

La bourgeoisie rurale était très nombreuse en Gascogne dès les premières années du siècle dernier. La Révolution fit passer dans ses mains beaucoup de terres, sans diminuer en rien les avantages économiques qui étaient attachés à leur possession. Dans mon village, la Commanderie avec ses quatre métairies est vendue, comme bien national, à un banquier d’Agen. Mais les métayers ne gagnent rien au changement, et même ils y perdent : le nouveau propriétaire supprime certaines pratiques abusives que les chevaliers de Malte toléraient.

Voici un officier municipal qui vient de planter solennellement l’Arbre de la Liberté et de « jurer fidélité aux principes sacrés de la Montagne, » après avoir changé son nom de Pierre pour celui de Scævola. Il rentre chez lui, et, laissant à la porte la Révolution et sa terminologie, il fait à son nouveau métayer les plus dures conditions, qu’il inscrit immédiatement sur son livre de Raison ; il néglige bien entendu de le traiter de citoyen, et, par horreur de l’imprécision en ces matières, il n’emploie pas le calendrier nouveau, spécifiant que, comme par le passé, les poulets lui seront offerts à la Saint-Jean, les chapons à la Toussaint et les poules à la Noël. J’ai sous les yeux un bail à moitié fruits de 1797, où le bailleur impose au preneur toutes les conditions du métayer sortant, et ajoute comme charges nouvelles tous les impôts établis depuis 1790.

La Révolution resta politique : elle ne modifia pas les conditions du travail, ni les salaires, ni les usages et les conditions qui liaient les métayers et les domestiques à leurs maîtres. Elle passa au-dessus des villages, des hameaux, des métairies, sans pénétrer dans la vie sociale et économique, dans la vie de tous les jours, pareille à ces grands vents d’orage qui subitement se lèvent dans le haut des airs, tordant et brisant la cime des arbres, pendant qu’en bas les herbes de la prairie frissonnent à peine.

Nulle part d’ailleurs, on n’était bourgeois à meilleur compte. De 1800 à 1840, celui qui, entre Auch et Agen, avait douze cents francs de rente en argent et les redevances en nature d’une ou deux métairies, entrait de plein droit dans la bourgeoisie. Un domestique gagnait de soixante à quatre-vingts francs par an et une