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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/627

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déjà pour ce séjour préféré de sa jeunesse : elle écrit, avec un demi-sourire, il est vrai, qu’elle se sent désormais parmi nous en pays ennemi : après la guerre de Crimée, celle d’Italie, qui se prépare, révolte en elle la belle-mère d’un diplomate autrichien. Elle se tient à l’écart du monde officiel et ne voit avec plaisir, dit-elle, que ceux de ses anciens amis dont la façon de penser diffère peu de la sienne, c’est-à-dire tous les hommes d’opposition. Les Russes qu’elle rencontre à Paris lui semblent surtout odieux parce qu’ils sont encore plus passionnés que les Français contre l’Autriche, à la veille de Solférino. Elle raconte qu’ayant à sa table le duc de Noailles, MM. Duchâtel et Thiers d’une part, et deux dames russes d’autre part, la discussion devint si vive à propos de la politique impériale qu’elle pleura de colère après la sortie de ses compatriotes slaves. Ses hôtes orléanistes ne revenaient pas de ce qu’ils venaient d’entendre et l’un d’eux s’écria que les Russes étaient « embarrassans à force de flagorneries » à l’égard du gouvernement français !

Mme Kalergis complète ce récit par un commentaire qui souligne une de nos plus lamentables faiblesses : l’acharnement des partis, les divisions fratricides dans le sein de la patrie commune. En France, remarque cette femme avisée autant que renseignée, il y a trop de gens hostiles à l’Empereur pour qu’on ne redoute pas presque autant les grandes victoires que les grandes défaites ! « M. X… (nous supprimons le nom qui est en toutes lettres dans la correspondance de la comtesse), M. X…, chez qui j’ai dîné en compagnie de Brougham et de quelques Romains, me citait la dernière phrase du testament du feu roi de Prusse : Souvenez-vous que les plus grands malheurs de l’Europe et de l’Allemagne viennent des rivalités qui existent entre la Prusse et l’Autriche ! — Rappelez ces paroles à qui de droit, ajoutait-il ! » — Or le roi Frédéric-Guillaume III s’étant adressé dans son testament à ses deux fils et successeurs, ce « qui de droit, » c’était le prince-régent de Prusse, le futur empereur Guillaume Ier avec qui l’on savait Mme Kalergis fort intime. Ainsi un homme politique français, mais hostile à l’Empire, conseillait tout bonnement à cette étrangère de travailler à l’alliance austro-prussienne contre nos armes ! Une telle parole en dit long sur l’influence qu’on prêtait à la comtesse dans les conseils de l’Europe : elle en dit plus encore sur les néfastes divisions des esprits dans la France impériale. C’est le même état d’âme qui conduira dix ans