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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/514

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parti pris de sujet dévoué et de bon soldat met le prestige du commandement au-dessus de toute appréciation individuelle ; elle sait que le sujet, comme l’enfant, comme le soldat, n’a pas besoin de tant de raisonnemens pour obéir. C’est à ce prix que doit s’affirmer, par le groupement des collaborations volontaires et ordonnées, la seule façon, pour l’homme, d’être supérieur à lui-même. Shakspeare expliquera, encore, l’état d’âme de cette grande disciplinée : — « Henri. — Il me semble que je ne mourrai nulle part avec plus de joie que dans la compagnie du Roi ; car sa cause est juste et sa querelle honorable. Williams. — C’est plus que nous n’en savons. Bates. — Oui ; et plus que nous ne devons chercher à en savoir ; car nous en savons assez si nous savons que nous sommes les sujets du Roi ; si sa cause est mauvaise, l’obéissance que nous lui devons nous absout de tout crime [1]… »

Jeanne, en dominant, de toute la hauteur de son bûcher, ces hommes hautains et verbeux qui montraient au peuple son pauvre corps de femme nue, pour prouver qu’elle était bien morte et qu’ils avaient le dernier mot, Jeanne les a brûlés et anéantis eux-mêmes, elle a déchiré les oripeaux et les chapes dont ils s’affublaient et prouvé qu’eux seuls étaient cendre et poussière. Elle a balayé et jeté à la rivière les vieilles oligarchies mortes, les mécaniques épuisées et alourdies ; elle a nettoyé le champ national de tous les sophismes et du pire de tous, l’orgueil pédantesque. Si fière et si ardente, elle a aimé le joug et le frein, mais en ne l’acceptant que de la règle et du droit, non des hiérarchies éphémères et des prétentions usurpatrices.

Jeanne est une femme qui ne connaît que le devoir ; elle ne se fait aucune illusion sur l’importance des grands personnages, nobles ou clercs ; elle les écarte, s’ils défaillent, empoigne l’étendard et fait la besogne mieux qu’eux. En cela, excellente Française et protagoniste incomparable de la seule égalité : véritable sainte des démocraties, elle donne la juste mesure des droits et des obéissances. Souvenez-vous comme elle aborde le duc d’Alençon, Dunois, Richemont, tout « le sang de France, » et comme elle dit à l’évêque : « Evêque, je meurs par vous ! » Cette fille du peuple ignore les servilismes comme elle ignore l’envie, comme elle ignore la haine : elle puise directement, dans le sol national, les forces qui font les hommes fiers et libres dans les nations grandes et unies.

  1. Le roi Henri V (acte IV, scène I).