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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/470

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sont loin où ces choses-là me ravissaient d’enthousiasme, et quelle lassitude s’est substituée en moi à l’entrain de naguère ! » A chaque page, nous percevons ainsi comme l’écho d’une plainte désespérée, et parfois, pour peu que le vieillard se sente en humeur de confidence, nous l’entendons s’exhaler en des réflexions d’un pessimisme le plus opposé du monde à la souriante allégresse de ses lettres anciennes. Qu’on lise, par exemple, des passages tels que celui-ci, tiré d’une lettre du 12 avril 1888 :


Hélas ! cher monsieur, vous n’avez que trop raison : de plus en plus, à mesure que je vis, j’en arrive à être forcé de constater combien notre vie est chose pitoyable, et pitoyable surtout par le fait des hommes ! Mon ami W… était dans le vrai lorsque, l’autre jour encore, presque en pleurant, il me rappelait ces vers de Schiller : « Le monde serait parfait, si l’homme n’y survenait pas avec sa souffrance ! » Et puis aussi avec sa vulgarité et sa bassesse ! ajouterai-je à mon tour. « Ah ! Saldern, — s’écriait le vieux Frédéric ! aux derniers jours de sa vie, — si vous connaissiez aussi bien que moi, et depuis aussi longtemps, cette méchante race qu’on appelle l’homme, vous penseriez et parleriez tout comme moi ! » Oui, en vérité, une bien « méchante » et vilaine race !


Ou encore, dans une lettre du 23 mai de la même année :


Me voici, à présent, demeuré presque le dernier de ma génération ! Et bien que j’aie eu plaisir à vivre ma vie, le fait est que maintenant, au soir de ma journée, je me trouve profondément pénétré de la conviction que tout notre bas monde n’est qu’un monde de souffrances et de lacunes, et qu’il n’est point mauvais d’échanger son inquiétude contre le repos de la mort. Vous ne sauriez croire à quel énorme degré cette conviction s’est accrue en moi durant les dernières années ! Et cela non pas seulement depuis la mort de mon fils Georges ; car il est possible de regretter infiniment la mort d’un être chéri, et pourtant de continuer à vivre dans l’espérance et même la gaîté. Mais cette espérance et cette gaîté, il y a déjà plusieurs années que j’en suis dépouillé, et en majeure partie pour ce motif qu’il m’arrive désormais trop peu de choses que je puisse aimer et approuver de plein cœur. Sottise et injustice, et partout égoïsme et envie sous toutes les formes ! Dans le détail, nous trouvons bien maintes petites raisons de nous réconcilier avec l’existence, faute de quoi celle-ci deviendrait tout à fait intolérable ; mais le mouvement de la politique, et celui des sciences, et celui des arts, combien tout cela est désolant ! On parle sans cesse de progrès, on assure que la civilisation arrangera tout ; mais il se trouve que cette civilisation ne fait que rendre les choses encore bien pires ! Et ce spectacle, et la certitude qu’il en est et en restera toujours ainsi, contribuent puissamment à me rendre odieuse cette vallée de larmes qui, dans ma jeunesse, m’était apparue comme un petit coin de paradis !


Enfin, pour m’en tenir à ces quelques fragmens, — extraits un