Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/394

Cette page n’a pas encore été corrigée


Hommes et bêtes sont pêle-mêle : les hommes, sur une espèce de plancher en bois, construction carrée, qui se trouve dans un coin et sur laquelle est le foyer. Les chevaux sont attachés au râtelier.

Nous avons changé de gendarme. Celui que nous venons de prendre à Livadia est facétieux et folâtre. Il donne de grands coups de poing à tout le monde, rit très haut et va nous chercher du bois, ce que notre Gîorgi n’a pas même l’intelligence de faire. Le drôle nous sert encore son inévitable agneau et les éternels œufs durs. Ma gorge se ferme à leur vue, et je déjeune, comme les jours précédens, avec du pain sec.

En face de moi, est assis, jambes croisées comme un Turc, le maire d’un village voisin. Il mange une ratatouille d’œufs. Sur ses cuisses, passe son sabre. Sa figure est encadrée par sa coiffure. Un petit turban noir, roulé autour de sa tête, pend des deux côtés sur sa joue, lui passe sur la partie inférieure du visage, en mentonnière, et va s’enrouler autour du col, comme un cache-nez. C’est un grand gars d’une cinquantaine d’années, grisonnant, nerveux, l’air bandit et très frank.

Nous remontons sur nos bêtes trempées et nous poussons notre route. Il faut renoncer à aller à Thèbes et à Orchomène. Nous allons coucher à Casa. Nous pataugeons dans la boue. Nous passons dans les marais. Nos chevaux éclaboussent tout autour d’eux. Les vanneaux et les bécassines s’envolent en poussant de petits cris. Le chien du gendarme nous suit en trottant tant qu’il peut de ses petites jambes. La grêle tombe. Nous passons dans des terres labourées où nos chevaux enfoncent jusqu’au-dessus de la cheville. Sitôt qu’elles le peuvent, nous les faisons galoper. La nuit vient.

En passant une grande place d’eau, le chien du gendarme se noie.

Voilà le cheval de Giorgi qui se met à boiter et à enfoncer la tête entre ses jambes. Nous croyons un moment qu’il va crever sur place, et nous nous demandons si les nôtres nous mèneront jusqu’à Casa. Quant au mien, il commence à ne plus sentir l’éperon. Quand je dis l’éperon, c’est le mot, car j’ai perdu celui du pied gauche aux Thermopyles, dans ce petit bois où je me suis si bien déchiré et où nous avons fait débusquer un lièvre.

Nous avons tourné brusquement sur la droite, quittant la route de Thèbes. Deux heures après, nous passons devant