Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/361

Cette page n’a pas encore été corrigée


foule de sadhous et de yogis, religieux et saints, qui me regardent ; assis tout contre la balustrade, un homme parle. A sa voix, je le prends d’abord pour une femme. Il vitupère avec de grands gestes, des contorsions de tout le corps et des cris à faire frémir. Malgré ses voisins qui veulent le faire taire, en dépit de mon garde du corps, le soldat, qui m’a rejoint et qui lui jette quelques mots de commandement, il continue de crier avec une précipitation anormale, de hurler aigrement. C’est un fou chez qui ma présence a déterminé une crise.

En revanche, un jeune yogi vient me rejoindre sur mon belvédère. C’est un très joli garçon. Son compagnon est moins intéressant ; mais tels qu’ils m’apparaissent, en belle lumière, je voudrais les photographier. Comment leur faire comprendre qu’il faut s’arrêter ? Le soldat ne sait pas un mot d’hindoustani. Un geste de demande, un sourire et le jeune fakir sourit à son tour dans sa petite barbe noire, puis s’arrête, ses longs cheveux sur le dos, une peinture blanche couvrant le front comme le ferait un bandeau de mousseline et, dans la main, une fleur. Le déclic de mon appareil se fait entendre. Merci et salam. Le voilà qui veut me parler ! il est aisé de deviner qu’il m’adresse une requête et que son portrait, il le voudrait avoir. Mais où te retrouverais-je, jeune fakir inconnu ? D’autres tableaux m’attendent près du petit pont ; voici une jeune femme fort gentille, puis un autre yogi plus âgé, fortement musclé, le visage encadré d’une épaisse barbe noire et tout le corps à peu près nu, enduit de cendre. Il tient à la main une sorte de canne très courte dont la poignée recourbée est tournée vers le sol. Une longue barre rouge, le signe de Çiva, coupe le front verticalement, un petit pointillé jaune vif tachette le visage ; le langouti, avec un gros collier, roudraksahmala, formé d’énormes nœuds et graines de l’arbre consacré aux dieux, c’est tout le costume. Ces colliers et chapelets sont spéciaux aux yogis et aux brahmanes.

Le lieutenant est enfin retrouvé. Il s’agit maintenant de choisir pour déjeuner un site agréable, ombragé et discret. Nous longeons la rivière en aval et nous grimpons dans un bois de beaux arbres très vieux, dont la colonnade fait mieux valoir les horizons. La nappe est vile étendue, les sandwichs sortent du panier avec la viande et le bon pain frais de la Résidence. Les sandwichs aux œufs sont particulièrement recommandables. Bientôt, l’on se remet en marche. Inutile de chercher à revoir