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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/268

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patrie, un lieu de passage, une auberge pour les gens de guerre, un entrepôt pour les munitions et le matériel, un lieu de ripaille et de vilenies, où le courage et la vertu se « muchent » et attendent. Le commerce n’y manque pas, certes, mais quel commerce ! Par le concours des étrangers, l’instabilité des survenans, le flux et reflux constant des hommes et des choses, la muabilité des gouvernemens eux-mêmes, par le cosmopolitisme, les rencontres, le va-et-vient des malandrins et des ribaudes entre Londres, Bruges, Calais, Paris, cela ressemble assez à quelqu’une de ces villes méditerranéennes où coule le monde interlope voyageant entre la chrétienté et Mahom ; mais le soleil y manque et le pied glisse dans la boue et le sang.

La noblesse avait fui, les hommes de loi s’étaient écartés ou avaient fait argent de leur science et de leur conscience ; les bons bourgeois vivaient terrés au fond de leurs demeures ou avaient gagné la France ; nombre de maisons ainsi abandonnées étaient attribuées aux Anglais ou à leurs amis. Le petit peuple, les corporations de métiers, attachés à leur travail et à leur salaire étaient restés et, s’accoutumant aux nécessités, avaient fini par prendre leur parti. On les voyait se répandre dans les rues, et poursuivre les pompes de leurs acclamations aux entrées et aux processions.

Quant au clergé, il s’était divisé. Ceux qui étaient fidèles à la cause nationale avaient gagné Poitiers, Rome, ou vivaient dans quelque couvent éloigné ; les autres, attachés, comme le peuple, à leurs affaires ou à leur prébende, s’étaient accommodés. En somme, le roi d’Angleterre était bon catholique, dévoué à l’Eglise et au Pape, plus peut-être que le Dauphin Charles. Bedford et sa femme, les membres du Conseil royal, s’étaient appliqués à gagner le clergé dont l’influence est, de tout temps, si puissante. Le régent avait fondé, de ses propres deniers, le monastère des Célestins ; il avait pris en affection toute particulière le couvent des Carmes et il avait fait, de cette maison, le centre de ses habitudes et de son influence à Rouen. Surtout il avait comblé de ses dons l’église métropolitaine. A la fin d’octobre 1430, au moment même où Jean de Luxembourg se décide à céder la Pucelle, Bedford qui, probablement, prépare les voies, avait décidé de se faire inscrire parmi les membres du chapitre de la cathédrale ; il avait sollicité l’honneur de revêtir l’habit canonical. « Le 23 octobre, agenouillé devant le jubé, il