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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/262

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champ de Golgotha et des crânes des morts… Le malheur est à venir ; les enfans encore à naître sentiront ce jour-ci les blesser comme des épines[1]. » La mort de Jeanne d’Arc marque l’époque où cette terrible prophétie va se réaliser.

Henri IV et Henri V exécutèrent, point par point, le programme que la complicité des grands leur avait tracé. D’abord, ils rétablirent l’ordre à l’intérieur. Henri IV promulgua les « Ordonnances des Hérétiques, » « la première loi sanguinaire de persécution religieuse qui ait souillé la législation anglaise. » On se mit à brûler les gens d’opinion suspecte. Un seul exemple : lord Cobham avait protégé les Wyclefistes ou Lollards ; cependant, Henri IV l’avait toujours ménagé. Henri V fit saisir le lord malgré son rang, malgré l’amitié qui les avait unis : on le suspendit vivant au-dessus d’un feu qui brillait lentement jusqu’à ce que mort s’ensuivit[2]. Le bûcher devint un instrument de règne.

Mais, le même Henri V, en exécutant le second point du programme : guerre à la France, sut donner, à la réaction féodale et religieuse lancastrienne, la consécration de la victoire. Azincourt fut l’apogée de la dynastie ; et le meurtre des deux mille prisonniers français, ordonné froidement, fut la barbare rançon de son avènement.

Henri V meurt. Durant la longue minorité de l’enfant Henri VI, l’Angleterre voit lui succéder les épigones ; une famille d’Atrides se dispute le pouvoir. Les fureurs latentes, contenues encore quelque temps par les nécessités d’une situation extérieure extrêmement difficile, éclatent. L’Angleterre est gouvernée à peu près comme le fut la France au temps des oncles royaux, durant la minorité de Charles VI.

L’oligarchie lancastrienne à la fois victorieuse et inquiète, enivrée de ses victoires, mais obligée de les soutenir sans cesse

  1. Shakspeare, le Roi Richard II (acte IV)) n’a fait que paraphraser les paroles que prête au prélat le chroniqueur Hollinshed.
  2. Lord Cobham, qui s’appelait d’abord sir John Oldcastle, tenait le personnage de Falstaff dans la première rédaction du Roi Henri IV. On a conjecturé qu’il devait sa popularité, près des Lollards, à sa familiarité de bon vivant ; d’où le caractère donné par Shakspeare au personnage. Mais, dans une seconde rédaction, Shakspeare, s’excusant d’avoir ignoré que sir John Oldcastle était un martyr, donna au joyeux drille le nom du vaillant capitaine à qui l’opinion anglaise reprochait si cruellement de s’être replié devant la Pucelle à Patay, sir John Falstaff. Voyez les curieux éclaircissemens donnés par Emile Montégut dans son introduction à la tragédie du Roi Henri IV. Traduction des Œuvres de Shakspeare (t IV, p. 222).