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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/257

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Terrible chose humaine que de pareilles secousses d’âme dans une âme de vingt ans ! Avoir été ce qu’elle avait été, l’ange, la messagère, le porte-étendard et le porte-couronne, avoir parcouru le chemin qui mène de Vaucouleurs à Chinon et de Chinon à Reims, avoir eu l’espérance d’une longue vie honorée (comme le prouve le bail qu’elle avait fait d’une maison à Orléans pour cinquante ans), et venir, à Rouen, pour accepter la mort.

Les juges vont se mettre à trois cents pour déraciner cette vie splendide et florissante. Qu’ils lisent dans leurs livres : elle lit dans celui « où il y en a plus que dans tous les autres. » C’est elle qui dira la sagesse, la vérité, la justice, en face de ces hommes sages, doctes et justes, en face de ce tribunal couvert de diplômes et d’hermines, qui prétend savoir et qui ne sait pas savoir. C’est donc elle qui sera la lumière, lumière qui ne s’éteindra jamais !

Par le procès, par la lutte, par la condamnation, Jeanne est essentiellement surhumaine, c’est-à-dire qu’elle s’est donnée à la survie, à l’exaltation de l’humanité, en face de ces gens qui se confinaient aux besognes basses et éphémères : c’est le contraste de cette grandeur et de cette petitesse, le mystère humain et surhumain, qu’il faut essayer de définir et d’approcher.


II

Du moment où Jeanne fut entre les mains de Jean de Luxembourg, tout le monde comprit qu’elle n’échapperait pas aux Anglais. Pourtant, Luxembourg était un très grand seigneur [1] ; le Duc de Bourgogne, son suzerain et son chef, une manière de Roi. D’après les usages du temps, Philippe le Bon eût pu la réclamer, sauf à payer une rançon et à la garder ; mais il préféra la laisser entre les mains de Jean de Luxembourg. On tenait un gage précieux qui pouvait servir le cas échéant, en

  1. Jean de Luxembourg, de la famille des comtes de Ligny (P. Anselme, t. III, p. 121 et suiv.), sire de Beaurevoir, a reçu de Charles VI le comté de Guise, confisqué sur la maison d’Anjou. Il est, depuis 1422, le commandant en chef des troupes bourguignonnes dans toute la Picardie. Ses mérites militaires, son activité infatigable, son autorité, la violence de ses appétits et sa rapacité en font un des personnages les plus considérables de l’époque. Avec son frère, Louis de Luxembourg (voyez ci-dessous), il rêvait de tailler à sa famille une principauté indépendante dans la région de l’Oise et de l’Escaut.