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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/248

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d’Eglise, non suspects ou déconsidérés, mais, la plupart, de vie discrète et honorée, ont souscrit, de près ou de loin, à la sentence. Ils représentaient, à leur dire, « l’Église militante » et ils ont condamné Jeanne parce qu’elle déclarait entendre, directement, du ciel, la voix de « l’Eglise triomphante. »

Ils la jugèrent sans être juges [1] ; ils ont monté au tribunal, ils se sont portés à cette œuvre de plein cœur, d’une volonté libre, avec entrain et allégresse, quoi qu’ils en aient dit plus tard. Ils se sont prononcés sans hésitation et sans trouble [2]. En présence de l’odieuse exécution, pas un d’eux n’a protesté. Ils n’ont changé, — et encore, — que quand le cours des choses eut changé et qu’ils avaient intérêt à le faire.

Sur l’heure, ils ont collaboré doctement et gravement ace que leur chef, Cauchon, appelait un « beau procès, » un procès copieux, bien nourri d’informations, enquêtes, articles, considérans, sentences et qu’ils ont mis cinq mois à confectionner selon les règles de l’art ; ils ont condamné cette Pucelle au fond et dans les formes, non pas une fois, mais deux, relaps de leur jugement, comme ils la disaient relapse de son crime. Chacun d’eux a été interrogé nommément, a dû se prononcer clairement et à voix haute sur le jugement principal et sur les incidens-Quelques-uns ont hésité, tous ont opiné. Et, quand le compendieux grimoire fut dûment libellé, registre, recopié à nombre d’exemplaires, pour que la postérité n’en ignorât, nul n’ajouta un codicille de timide réserve. Ils auraient dit plutôt, comme l’un d’eux, Loyseleur, s’adressant à Jeanne, à la suite du terrible combat de l’abjuration : « Jeanne, voilà une bonne journée ! »

« Bonne journée, » « beau procès. » belle condamnation, ces gens graves ont jugé consciemment, voilà la vérité et voilà pourquoi le mystère de la condamnation est le plus obscur, le plus occulte, le plus divin des quatre mystères. La « formation, » la « mission, » l’« abandon, » se développent selon une

  1. Les causes de nullité du procès seront exposées dans le prochain article.
  2. Il y a, sur ce point, en dehors des faits mêmes du procès, le témoignage catégorique d’un homme indépendant, qui refusa de siéger, Nicolas de Houppeville : « En ce qui concerne la crainte et l’émotion sous l’empire desquelles les juges auraient fait le procès, il n’y croit pas ; ils l’ont fait volontairement, notamment l’évêque de Beauvais qui, quand il revint de la mission où il était allé la chercher, en parlait joyeusement au Roi et au comte de Warwick. A son avis, juges et assesseurs y étaient, en grande majorité, de plein gré. » Procès (II, p. 325). — Ceux qui refusaient de siéger étaient simplement passibles d’une amende.