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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/227

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Du commencement à la fin de cet acte (l’extrême fin exceptée), on pourrait étudier, commenter avec la même abondance, la même admiration, la poésie de Shakspeare et la musique de Verdi. On se trouve ici comme devant deux modes différens, mais égaux, de la pensée et du génie, en présence d’une double catégorie de l’idéal. Une même substance, une seule nature y vit dans les deux personnes du poète et du musicien.

Mais si beau, si vrai, si pur, que soit Otello, Falstaff le surpasse encore. Falstaff me paraît tout simplement l’un des deux sommets (l’autre étant le Barbier) de la comédie lyrique latine au XIXe siècle. Et le plus haut des deux pourrait bien être le plus voisin de nous. Supérieur au Barbier, Falstaff le serait premièrement par la variété. Musique d’action, de mouvement et d’intrigue, mais aussi musique de caractères, mêlant au comique la sensibilité, la tendresse, la poésie enfin, dont manque le chef-d’œuvre de Rossini, la musique de Verdi fait plutôt songer quelquefois à la musique de Mozart, du Mozart des Noces de Figaro.

Pour la noblesse, pour je ne sais quelle fleur et quel parfum de distinction et d’aristocratie, Falstaff est encore une chose incomparable. Pas une mélodie, pas un rythme, pas un accord et pas un timbre ici qui sente la bassesse ou seulement la médiocrité. La triple acclamation de Falstaff lui-même et de ses deux acolytes (premier acte) ; à la gloire de l’énorme sir John, retentit et roule comme un hurrah non pas grossier, mais grandiose. Portant le front postiche et haut encorné du Chasseur-noir de la légende, quand l’obèse amoureux arrive au rendez-vous nocturne sous le chêne de Herne, la phrase d’orchestre qui l’annonce, puis son propre chant, ont assez d’ampleur, assez de plaisante, mais puissante beauté, pour que nous nous souvenions, avec celui même qui les évoque, des aventures galantes et des métamorphoses des dieux.

A la finesse non moins qu’à la force, la poésie, en ce Falstaff universel, ne manque jamais de s’ajouter : « Quando eiò paggio del duca di Norfolk. » Ainsi chantonne le gros homme, qui fut naguère un gentilhomme aussi, et sous l’ironie de sa chanson, une note de flûte, furtive, mais grave, passe comme le soupir, le regret peut-être, de sa jeunesse flétrie et de son honneur perdu. Poésie de la nature, poésie de l’amour, Verdi leur donne à toutes deux une place dans sa comédie, comme pour la rafraîchir et la détendre. Il a su doser en quelque sorte, avec le goût le plus sûr, l’esprit et la sensibilité, l’action turbulente et le rêve, les rires éclatans et les tendres sourires. Parmi les meneurs du