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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/175

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quement d’une petite pension, de congé ou de retraite, de trois mille francs. Du reste, il ne lui fallait rien qu’une modeste table d’hôte et un piano. Il vécut ainsi pendant douze années, tantôt à Nice, tantôt près de Gênes, tantôt à Venise, tantôt dans l’Engadine.

Il aimait les marches à pied, sur les routes blanches et les plages, en plein soleil. Phoibos ne lui était pas moins cher que Dionysos. Il lisait modérément, pensait en marchant et, tout à fait comme un journaliste, écrivait quelques pages, résumé de ses pensées du jour. Quand il y en avait quatre cents, il les réunissait et les publiait sous un titre à peu près représentatif des idées principales qu’elles contenaient.

Ainsi furent faits Humain, trop humain ; — le Voyageur et son ombre, — Zarathoustra, — la Volonté de puissance, — Le gai savoir, etc. Vous n’ignorez pas que c’étaient des chefs-d’œuvre. Ils tombaient tous à plat. Ils ne trouvaient éditeur qu’à condition que l’auteur versât quelque somme. Nietzsche passait en Allemagne pour un simple excentrique inintelligible. Nous rougissons, — moi du moins, — quand nous songeons que nos livres nous rapportent quelques billets bleuâtres.

De ses amours on ne sait rien, ni s’il en eut, sauf l’épisode de Lou Salomé (1882, âge de Nietzsche trente-huit ans). Lou Salomé était la fille d’un général russe. Les opinions sur elle sont divergentes. À prendre une moyenne, elle semble avoir été très intelligente, très indépendante, un peu aventureuse et point mauvaise. Mlle de Meysenburg, à qui Nietzsche avait dit : « Ce qu’il me faudrait, ce serait une bonne femme, » avait songé à Mlle Salomé pour lui. On fit qu’ils se rencontrassent à Rome. Nietzsche fut très épris. Il semble n’avoir pas désiré un mariage réel, ou, si l’on veut que je m’explique mieux, les réalités du mariage ; mais il était très décidé à donner son nom à Mlle Salomé, en considération des convenances. Mlle Salomé semble l’avoir aimé. Du moins elle le lui dit ; mais comme elle le lui dit en vers, cela ne l’engageait à rien. Ils sont jolis, les vers de Lou Salomé, jolis en allemand. Je les traduis en français pour la commodité de quelques personnes. Par un détour ingénieux, ils sont intitulés : À la douleur.


Qui donc, saisi par toi, peut faire la retraite,
S’il a senti, tourné vers lui, ton œil songeur ?
Je ne m’enfuirai pas si ton regard m’arrête :
Je ne crois pas que tu ne sois qu’un destructeur.