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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/151

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l’esprit réaliste, déjà marqué chez Tertullien, a besoin d’un Christ qui ait existé, dont nous connaissions l’histoire ; car c’est son histoire qui est divine, et c’est par son histoire que nous pouvons toucher à sa divinité. Seulement, l’exégèse est périlleuse… Si vous insistez, ils vous insinueront que la seule question qu’il faudrait poser à beaucoup de pasteurs serait, non pas : Croyez-vous en la divinité de Jésus-Christ ; mais : Croyez-vous en Dieu autrement qu’en Jésus-Christ ?

Et là-dessus, leurs conciles s’évertuent à découvrir quelle forme religieuse s’adapterait à la vie moderne. On échenille le catéchisme, on émonde le psautier. Il y a tant de vieux psaumes qui ne sont plus dans le goût du jour ! Insensiblement, et par des chemins tout neufs, on revient à un rationalisme aussi anti-chrétien que celui du XVIIIe siècle, mais nuancé de romantisme et de poésie renanienne. Les découvertes scientifiques créent aussi de nouveaux cas de conscience. Aux grandes fêtes, la communion est donnée sous les deux espèces du pain et du vin ; mais voici qu’un des pasteurs les plus réputés dénonce dans les journaux le danger que fait courir aux fidèles l’usage de la coupe où l’un après l’autre ils viennent tremper leurs lèvres. Supposons qu’un des communians soit attaqué d’une maladie terrible, et que le pasteur le sache. Si le médecin lui certifie que ce malade ne traverse point une période contagieuse, le pasteur ne souffle mot. Sinon, que faire ? A-t-il le droit d’exclure le malheureux ou la malheureuse ? Exposera-t-il ses voisins à gagner son mal ? Peut-être pourrait-on tremper le pain dans le vin. Mais les paroles sont là, formelles : « Prends, ceci est mon corps ; prends, ceci est mon sang. » Oserait-on changer l’Évangile ? J’ai vu les trois quarts de la Suède s’échauffer sur cette dramatique hypothèse. Les uns criaient au scandale ; les autres se demandaient anxieusement si la serviette dont le pasteur essuie les bords de la coupe était assez prophylactique. Le monde religieux était partagé entre la crainte de Dieu et la peur des bacilles.

Pense-t-on qu’une religion si raisonnable satisfasse l’imagination des paysans solitaires et des habitans de la forêt ? Est-elle capable de contenir leur éternelle aspiration au mysticisme ? Il y avait naguère à Upsal un théologien très doux, très bon, et dont la pensée un peu diffuse exerçait un charme sur la jeunesse. Il avait invité un soir à souper un certain nombre de ses