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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/143

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de ses anciens autels particuliers consacrés maintenant au vrai Dieu. Elle introduisait enfin dans les fermes perdues au milieu des bois et des marécages cette Bible d’où le naufragé de l’île déserte devait tirer un jour la substance d’une active et merveilleuse résignation. Et, avec cette Bible, une étrange poésie entrait sous les toits de tourbe et rejaillissait sur les pierres du foyer, une poésie d’autant plus fascinante que l’esprit, admis à l’interpréter, n’en saisissait que des lueurs et des éclairs, mais y voyait comme la traduction divine de tout le fantastique des aurores boréales et des soleils de minuit. L’Ancien Testament fut pour les hommes du Nord une source d’orgueil, d’énergie et de lyrisme intérieur. La lecture quotidienne qu’ils en faisaient les pénétrait, toutes proportions gardées, de cette intime complaisance envers nous-mêmes que nous éprouvons lorsque nous croyons avoir compris une prose difficile ou des vers symboliques. L’idée que la science leur était départie les affranchissait de cette humble et sainte frayeur dont le tremblement délicieux enveloppe les vertus catholiques. Ils s’acheminaient vers le « ting » de Dieu avec l’assurance des demi-savans que toutes les portes leur sont ouvertes. Et l’on ne dira jamais assez de quelle couleur à la fois mystique et trollesque la splendeur de l’Apocalypse enlumina la vie de leurs âmes. Dans un de ses chefs-d’œuvre, Selma Lagerlöf en met des versets sur les lèvres d’une vieille paysanne dalécarlienne. Les fondemens de la muraille étaient ornés de toutes sortes de pierres précieuses. Le premier fondement était de jaspe, le second de saphir, le troisième de calcédoine, le quatrième d’émeraude… Evidemment, ces paroles chatoyantes et sonores agissent en elle à la façon d’un sortilège et d’une conjuration païenne.

Mais ce n’est pas seulement l’imagination des campagnes que l’Ancien Testament ensorcelle ; les brutales ardeurs en ont passé dans les consciences. Prenez les livres du plus grand poète moderne de la Suède, de Fröding, sur qui, comme jadis sur Tegnér, « l’Alf noir » de la folie s’est abattu. Les premiers recueils de ce Burns suédois bruissaient de toutes les gaies rumeurs de la nature et de la vie vermlandaises. Déjà cependant on percevait, sous l’enivrement de la jeunesse et sous l’humour d’un libre génie, les échos du combat que sa première éducation protestante, dans une maison assombrie par l’hypocondrie du père, livrait à ses sens trop facilement