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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/142

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Sigurd, creusent la figure des compagnons de Gustave-Adolphe comme celle du Suédois d’aujourd’hui.

Partout la Réforme drapa de beaux prétextes les ambitions politiques et les violentes translations de propriétés ; mais, en Suède peut-être plus qu’ailleurs, elle répondait à ces natures d’hyperboréens solitaires qui n’avaient pas encore eu le temps de se façonner un catholicisme à leur image. La constitution de la nouvelle Église, en soumettant le choix des pasteurs à l’élection de leurs fidèles, acclimatait dans les affaires cléricales la vieille liberté parlementaire des tings. Son caractère laïque abaissait l’idéal de la vie religieuse ; mais elle le rendait plus accessible à tous. En somme, comme l’a dit dans un de ses beaux ouvrages [1] M. le Pasteur Nathan Soderblom, professeur de théologie à Upsal et un des maîtres de la pensée suédoise, deux esprits dérivent éternellement du christianisme. L’un tend à la contemplation et à l’extase et trouve son expression la plus haute dans ces paroles de l’Homme d’Assise : « Je vis l’ange qui joue de la viole devant le Seigneur ; il ne toucha ses cordes qu’une fois ; mais, s’il eût donné un coup d’archet de plus, je serais mort de volupté. » L’autre aboutit à l’angoisse de Jérémie ou de Luther sous la main dominatrice de Dieu. Pour le premier, la foi, la piété, les bonnes œuvres, les prières ne sont que les degrés par où l’on s’élève jusqu’au ravissement total. Pour l’autre, à chaque degré, la personnalité se sent plus libre, plus forte, et aussi plus consciente du poids de sa responsabilité. Ils coexistent souvent chez le même peuple, quelquefois chez les mêmes êtres ; et tout l’effort de la Religion devra viser à leur donner à chacun sa part de contentement, sans verser ni dans le mysticisme où Unissent par se diluer les âmes, ni dans une scolastique individuelle et douloureuse où elles finissent par s’endurcir.

C’était le second qui régnait surtout en Suède. Né de l’individualisme germanique, il s’alimentait des forces dont l’homme a besoin pour sauvegarder sa dignité dans les solitudes écrasantes. La révolution de Luther revêtait le chef de famille d’une autorité quasi sacerdotale. Elle lui permettait, ou du moins elle semblait lui permettre de fonder dans la religion nationale une religion particulière qu’il enseignerait aux siens. Elle lui restituait, ou du moins elle semblait lui restituer la libre disposition

  1. Uppenbarelsereligion, 1903.