Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/129

Cette page n’a pas encore été corrigée


avait si loin de ma physionomie à mon petit état ; comment avoir le courage de dire : Allez-vous-en à telle enseigne, chez Mme Dutour, où je loge. Ah ! l’humiliant discours ! »

Combien elle souffre depuis une demi-heure, cette pauvre Marianne ! Elle fait le compte, en pleurant, de ses détresses : une vanité inexorable qui ne voulait point de Mme Dutour, ni par conséquent qu’elle fût lingère ; une pudeur gémissante de la figure d’aventurière qu’elle allait faire, si elle s’en tenait à être fille de boutique ; un amour désespéré, à quoi qu’elle se déterminât là-dessus, car une fille de son état, se disait-elle, ne pouvait conserver la tendresse de Valville, ni une fille suspecte mériter qu’il l’aimât. A quoi donc se résoudre ? A s’en aller sur-le-champ !

Il lui offre son carrosse, il veut la reconduire, il demande son nom. Mais elle ne pouvait pas le lui dire, puisqu’elle ne le savait pas elle-même ; à moins qu’elle ne prît celui de Marianne ; et prendre ce nom-là, c’était presque déclarer Mme Dutour et sa boutique : « Je me mis à pleurer, dit-elle, et je laissai tout là. Notre âme sait bien ce qu’elle fait, ou du moins son instinct le sait pour elle. » Elle pleure donc, jusqu’à ce que M. de Climal, qui se trouve être l’oncle de Valville, sans qu’elle le sache, la surprenne en cet état, et seule avec son neveu, dont la posture tendre menait à croire que son entretien roulait sur l’amour : « N’était-ce pas là un tableau bien amusant pour M. de Climal ! s’écrie Marianne, je voudrais pouvoir vous exprimer ce qu’il devint… Figurez-vous un homme dont les yeux regardaient tout sans rien voir, dont les bras se remuaient toujours sans avoir de geste ; qui ne savait quelle attitude donner à son corps qu’il avait de trop, ni que faire de son visage qu’il ne savait sous quel air présenter, pour empêcher qu’on n’y vît son désordre qui allait s’y peindre… M. de Climal était amoureux de moi, comprenez donc combien il fut jaloux. Amoureux et jaloux, voilà de quoi être bien agité ; et puis, M. de Climal était un faux dévot qui ne pouvait avec son honneur laisser transpirer ni jalousie, ni amour ; ils transpiraient pourtant malgré qu’il en eût. »

Aussi Marianne, ne sachant quel accueil faire à M. de Climal, observait le sien pour s’y conformer ; « et comme son air souriant, dit-elle, ne réglait rien là-dessus, la manière dont je saluai ne fut pas plus décisive et se sentit de l’équivoque où il me laissait. En un mot, j’en fis trop et pas assez. Dans la moitié de