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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/127

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tranquillisez-vous, je vous loue de penser ainsi… dès aujourd’hui, vous serez placée. Je vais vous mener chez une marchande de linge.

« Je voudrais bien pouvoir vous dire, s’écrie Marianne, combinent je sortis de cette conversation que je venais d’essuyer, et dont je ne vous ai dit que la moindre partie ; car il y eut d’autres discours très mortifians pour moi… Imaginez-vous qu’on avait épluché ma misère pendant une heure, qu’il n’avait été question que de la compassion que j’inspirais, que du mérite qu’il y aurait à me faire du bien… Jamais la charité n’étala ses tristes devoirs avec tant d’appareil ; j’avais le cœur noyé dans la honte. La belle chose qu’une vertu qui fait le désespoir de celui sur qui elle tombe ! Est-ce qu’on est charitable, à cause qu’on fait des œuvres de charité ? Il s’en faut bien, quand vous venez me confronter avec toute ma misère, et que le cérémonial de vos questions, ou plutôt l’interrogatoire dont vous m’accablez marche devant les secours que vous me donnez : voilà ce que vous appelez faire une œuvre de charité ; et moi, je dis que c’est une œuvre brutale et haïssable, œuvre de métier, et non de sentiment. »

Que de souffrances l’avenir tient en réserve à notre pauvre sensitive ! En vérité, le métier de sensitive est difficile en ce monde. Chaque fois qu’elle essaie de s’épanouir au soleil, un coup de vent froid, un grêlon, ou le contact d’un doigt un peu brutal, la force à se replier brusquement sur elle-même. Son bienfaiteur lui fait cadeau de belles robes neuves. Grand bonheur pour Marianne ! Car elle est un peu coquette. Il faut voir quelle joie elle éprouve la première fois qu’elle s’en revêt !

« Je me mis donc vite à me coiffer et à m’habiller, dit-elle, pour jouir de ma parure ; il me prenait des palpitations en songeant combien j’allais être jolie ; la main m’en tremblait à chaque épingle que j’attachais : je me hâtais d’achever sans rien précipiter, pourtant je ne voulais rien laisser d’imparfait ; mais j’eus bientôt fini, car la perfection que je connaissais était bien bornée… Vraiment, quand j’ai connu le monde, j’y faisais bien d’autres façons. Les hommes parlent de science et de philosophie ; voilà quelque chose de beau en comparaison de la science de bien placer un ruban, ou de décider de quelle couleur on le mettra ! »

Et toute parée, debout devant un petit miroir ingrat qui ne