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pacifiques finirent cependant par s’établir ; le colonel Vialla de Sommières parcourut le pays d’où il rapporta la curieuse relation de voyage qui révéla le Monténégro au monde occidental. Napoléon ne supportait pas que l’on dédaignât son amitié ; il n’oubliait pas le Monténégro ; il écrivait, le 15 juillet 1811, au général Bertrand, gouverneur des provinces illyriennes : « Tôt ou tard je désire détruire l’influence de l’évêque des Monténégrins, » et il réclamait des détails sur les moyens d’exécution. 1812 donna raison à la fidélité des Monténégrins envers la Russie et, lorsqu’en 1851 Danilo voudra laïciser son pouvoir et se proclamer gospodar (prince), c’est au Tsar de Russie qu’il ira demander la consécration de son nouveau titre.

Plus le Monténégro, au XIXe siècle, par ses relations avec les grandes puissances, tend à devenir un élément de la politique européenne, plus acharnés sont les Turcs à l’annihiler. Au Congrès de Paris, le plénipotentiaire ottoman ne souleva aucune contradiction en déclarant qu’il regardait le Monténégro « comme partie intégrante de l’Empire ottoman. » Le Tsar, mécontent de la neutralité de Danilo pendant la guerre de Crimée, l’abandonnait. Le prince eut une inspiration heureuse : il vint à Paris, en 1857, où Napoléon III, qui était alors l’arbitre de l’Europe, l’accueillit avec distinction. L’année suivante, Danilo, attaqué par les Turcs, leur infligea à Grahovo une rude défaite que les bardes de la montagne célèbrent comme la revanche de Kossovo ; malgré ce succès, il allait succomber sous le nombre quand le pavillon de France apparut sur la côte de l’Adriatique, au grand mât du vaisseau de l’amiral Jurien de la Gravière. La France obligea les Turcs à faire la paix et une commission européenne fut chargée de délimiter les frontières du Monténégro, qui garda le district de Grahovo. Désormais, par l’intervention française, le Monténégro entrait dans le droit public européen en même temps que, par sa victoire, il devenait l’espérance des chrétiens des Balkans. Danilo ne survécut guère à ses succès ; il fut assassiné à Cattaro, victime d’une vendetta albanaise ; il avait désigné pour lui succéder le fils de son frère Mirko, Nicolas (Nikita), jeune homme de dix-neuf ans qui venait d’achever ses études à Paris au lycée Louis-le-Grand : il gouverne encore aujourd’hui le Monténégro. Son règne commence par d’effroyables luttes. Orner Pacha envahit le Monténégro, écrase sous le nombre ses héroïques défenseurs ; la Russie, déjà inquiète pour la Pologne,