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nouveaux cuirassés en recevront douze. Et déjà l’Angleterre crée un canon de 343 millimètres, dont le projectile pèsera, dit-on, 588 kilos, les États-Unis en préparent un de 356 millimètres, lançant à 25 milles un obus de 635 kilos. Le poids de cette dernière bouche à feu serait de 64 tonnes ; on en pourrait installer douze semblables sur le futur cuirassé de 30 000 tonneaux. Enfin le cuirassé italien de 32 000 tonnes serait armé de pièces de 406 millimètres.

Et pourquoi encore ce grossissement des calibres et surtout ce rassemblement de batteries si formidables dans la même coque exposée à tant d’accidens de navigation ou de guerre ? Pourquoi mettre, comme on dit, tant d’œufs dans le même panier ? Parce qu’on s’est aperçu de la difficulté de régler le tir d’un calibre au moyen d’un autre calibre. Le réglage du tir, on le sait, consiste en une mesure permanente des distances au but, obtenue au moyen du canon lui-même. La gerbe de feu d’une pièce ou d’une batterie homogène se gouverne comme un jet de pompe, en relevant ou abaissant la trajectoire, par les modifications de hausse indiquées aux pointeurs suivant que la gerbe porte trop près ou trop loin. Or une gerbe de moyen calibre ne permet pas de déterminer à coup sûr la hausse à donner aux 305 millimètres, il faut donc que ces derniers, destinés à porter le plus tôt possible à l’ennemi le coup fatal, se trouvent, sur chaque navire, assez nombreux pour effectuer seuls leur réglage, ce qui nécessite un certain nombre de pièces, au moins huit ou dix. On a par suite condamné la multiplicité des calibres principaux ; on a voulu pour décider le sort du combat, une artillerie principale homogène, toute composée des plus fortes bouches à feu en service.

On admettait d’autre part, il y a vingt ans, que l’ultima ratio des escadres serait l’éperon ; que les forces ennemies, courant l’une sur l’autre, en viendraient rapidement aux petites distances ; et que la phase essentielle du duel d’artillerie correspondrait à la portée d’un kilomètre environ. Peu avant Tsoushima, on s’attendait encore, chez nous, à ouvrir le feu vers 3 000 mètres. Nous n’en sommes plus là. Joint au meilleur entraînement des pointeurs, le triple progrès des méthodes de visée, des vitesses de tir, et des perforations a considérablement étendu le rayon du combat. À Tsoushima, l’action décisive paraît s’être produite aux distances de 4 000 à 5 000 mètres. Avec les grandes escadres