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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/817

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LA CROISSANCE DU CUIRASSÉ.

À la question ainsi posée, la réponse est complexe. L’enflure des tonnages a plusieurs causes différentes dont les effets s’ajoutent. Ces causes toutefois se rattachent les unes et les autres de quelque façon à la loi qui tend à rassembler sur le même bateau, dans la même main, au service du même coup d’œil et de la même volonté, tous les genres de supériorité navale, développés à leur plus haut degré. Une incessante aspiration à concentrer les forces, parce qu’elles se multiplient l’une l’autre par leur union, et d’autant plus qu’elle est plus étroite, accumule sur le même flotteur, sous la protection des plus épaisses cuirasses, la plus formidable artillerie, les tubes lance-torpilles les mieux abrités et les plus grandes vitesses de mer dans le plus large rayon d’action. C’est que les qualités diverses se prêtent un mutuel appui : l’intensité du feu constitue déjà une protection, qui concourt avec le blindage à sauvegarder l’intégrité des flancs, menacés par les obus ennemis. La vitesse, les facultés giraloires, la stabilité de plate-forme se présentent comme des auxiliaires du canon, à défaut desquels celui-ci tomberait au-dessous de sa propre valeur comparative, et devrait le céder à de moins puissantes artilleries, mieux servies. Le navire est un tout : il vaut par sa richesse ; et cela lui fait une loi de cet équilibre harmonieux que partout on cherche à réaliser entre les élémens qui s’y disputent la prééminence.

Venons à ces élémens. Le grand levier de toute action militaire demeurant l’offensive, c’est en vue du canon, instrument par excellence jusqu’ici de l’offensive navale, que se détermine d’abord le matériel. La croissance du bâtiment de ligne coïncide bien en effet avec le développement récent de la grosse artillerie. Autrefois, on logeait sur un bateau deux gros canons, parfois un seul, au milieu d’un assez grand nombre de moindres pièces. Quand se répandit l’usage des tourelles doubles, contenant chacune deux canons jumelés, on fut conduit à placer quatre grosses pièces sur chaque cuirassé. Les Allemands s’en tenaient volontiers au calibre de 280 millimètres. Nous avions adopté le 305 millimètres. Tel est encore le système de nos Danton qui portent quatre 305 millimètres et douze 240 millimètres. Mais depuis le Dreadnought anglais, c’est dix ou douze 305 qu’il faut réunir sur la même plate-forme flottante. Nos