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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/814

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REVUE DES DEUX MONDES.

Comment le temps présent a-t-il révolutionné le service de table et la cuisine du peuple, en lui procurant à la fois la quantité et la qualité ? Par une contradiction singulière, les artisans de cette révolution bienfaisante ont été des spéculateurs et non des philanthropes : ces donateurs travaillaient, non point pour donner, mais pour acquérir. Lorsqu’ils défrichaient ou plantaient, qu’ils édifiaient des usines, risquaient des expériences, lançaient des bateaux ou inventaient des machines, propriétaires fonciers, commerçans ou industriels avaient pour objectif de faire, non pas notre bonheur, mais leur fortune. Pourtant, c’est notre pain qu’ils ont gagné à la sueur de leur front.

Tout le progrès moderne est issu de soucis égoïstes et non d’un altruisme désintéressé. Cette constatation ne comporte nul pessimisme ; c’est la froide et claire vision des mobiles humains. Ce que leur libre jeu a réalisé, ni la charité chrétienne, ce socialisme facultatif d’hier, ni le socialisme, cette charité obligatoire d’aujourd’hui, n’auraient pu ni ne pourraient l’obtenir. Et comme tout n’est pas encore pour le mieux dans ce xxe siècle, comme il existe encore, parmi les civilisés que nous sommes, des êtres qui souffrent parfois de la faim ou qui lentement en meurent, il est bon de ne pas tarir les sources d’où peuvent jaillir, au profit du plus grand nombre, les progrès futurs.

Ils seront le résultat du libre effort individuel, et non de la bonté collective, fût-elle érigée en système légal. La bonté sert beaucoup à l’amélioration morale de ceux qui l’exercent comme un devoir et fort peu au soulagement matériel de ceux qui la réclament comme un droit. Elle crée seulement de la vertu pour les uns, elle ne crée pas des richesses pour les autres. Au point de vue économique, les bienfaiteurs effectifs de l’humanité ne sont pas les organisateurs de bonté, mais les entraîneurs de travail.

Georges d’Avenel.