Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/805

Cette page n’a pas encore été corrigée
799
L’ÉVOLUTION DES DÉPENSES PRIVÉES.

chose pour les citoyens de notre république, — le chocolat seul leur coûte davantage, — était, pour les sujets du xvii^ siècle, d’autant plus rude qu’elle était inégale : plusieurs millions d’entre eux devaient payer le sel 3 francs le kilo, — on sait qu’il vaut aujourd’hui 0, 20 à 0, 25 centimes au détail ; — certaines provinces étaient absolument affranchies de l’impôt ; d’autres en étaient partiellement exemptes, de sorte que le prix du sel variait du simple au quintuple à quelques lieues de distance.

Cet état de choses subsista jusqu’à la fin de la monarchie : sous Louis XVI, le sel qui, au sortir des marais de Saintonge ou des mines de Franche-Comté, avait une valeur marchande de 4 à 6 centimes le kilo, se vendait 0, 26 centimes à Boulogne-sur-Mer, 0, 60 centimes en Alsace, 0, 90 centimes en Lorraine, 1 fr. 80 en Bourgogne et plus de 3 francs à Paris, dans toute l’Ile-de-France, la Haute-Normandie, l’Orléanais, le Berry, l’Anjou et en général dans les pays dits de « greniers d’impôts ; » ici les habitans, contraints de prendre tous les ans une certaine quantité de sel, taxée par le fisc à proportion de leur famille, étaient au régime de la consommation obligatoire et n’avaient pas le droit d’économiser outre mesure ce précieux condiment.

La recherche du « faux-sel » entraînait une inquisition vexatoire chez les contribuables, exposés, pour quelques centaines de grammes de sel non estampillé dont ils se trouvaient détenteurs, à une amende minimum de 600 francs. La fraude prenait des allures de bataille, mettant aux prises des bandes de 50 faulx-saulniers en armes avec des compagnies régulières d’infanterie, elle sel qui, au temps de Necker, rapportait au Trésor 120 millions de francs et en coûtait 160 au peuple, demeurait l’une des colonnes des finances françaises. Les plaintes, depuis si longtemps provoquées par cet édifice odieux de l’ancienne gabelle, n’avaient pu la condamner encore à disparaître.

Elle disparut pourtant, mais il y fallut une et même deux Révolutions ; car les gouvernemens postérieurs à 1789 avaient persisté à grever le sel (cette marchandise de 2 francs le quintal) d’un impôt de 30 francs, réduit en 1849 à 10 francs. Pour le journalier d’autrefois, le prix actuel eût été un bienfait notable. Ce bienfait alimentaire est le seul qui soit dû à « la Politique, » dont l’intervention ici fut efficace parce que le sel avait été précédemment majoré, par la Politique elle-même, à cinquante fois sa valeur. C’était une prohibition qui cessait ; ce n’était pas