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trouvé avec lui, et sa bonté pour loi et son amitié percent dans tout ce qu’il dit, et ensuite il ajoute : « Cent mille hommes de cavalerie, savez-vous, Reine, ce que c’est ? Et Murat à la tête d’un si beau corps, savez-vous que c’est fort beau ? » Et le puissant magicien d’évoquer des alignemens à perte de vue, un front d’escadrons et de régimens se déployant à l’infini, une armée de cavalerie superbement rangée, prête à s’élancer sous son chef aux combats géans ; par le moyen de Caroline, il fait luire aux yeux de Murat des satisfactions prestigieuses, un régal de gloire, et l’allèche à l’héroïsme.

Après quoi, d’un ton d’incrédulité, avec un hochement de tête, il reprenait : « Mais il ne veut pas venir ; il ne le désire pas, on dit qu’il ne le désire pas. »

Caroline lui affirmait le contraire : « Je fais tout ce que je peux pour le dissuader de cette idée et afin que tu fasses la guerre. De grands événemens se préparent, les préparatifs sont immenses. Je pense qu’il serait fâcheux pour loi que tu ne partages pas autant de gloire et que tu ne profites pas de cette occasion pour effacer entièrement de l’idée de l’Empereur ses fâcheuses impressions sur ton compte, d’autant plus qu’il me paraît dans cet instant très bien disposé pour toi. Mais aussi j’ai des remords, car je crains, en insistant, de te contrarier… »

Murat piqué au vif suppliait maintenant qu’on le mandat, mais le jeu très subtil de l’Empereur était de lui présenter l’appât et en même temps de le faire languir, de tarder à l’appeler tout en lui inspirant la tentation de venir ; il fallait que Murat achetât par une soumission totale la joie de combattre. Le 22 mars, il renouvelait ses instances : « Sire, rappelez votre Murat ; pouvez-vous aller affronter de nouveaux dangers sans lui ? Je meurs si vous ne m’appelez[1]. » Formulant ces supplications éperdues, il ne s’en débattait pas moins comme roi sous les exigences françaises, s’irritait du rapt de Maghella, restait troublé, nerveux, le corps et l’âme en désarroi. Pour le remettre d’aplomb, on eût dit qu’il lui fallait absolument le péril immédiat et physique, la victoire à conquérir de haute lutte et la mort à braver. Jusque-là, il s’affolait de désirs et de colères contradictoires.

À la fin, plutôt que d’encourir d’injurieux soupçons, il cède

  1. Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, VIII, 231 232.