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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/787

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L’ÉVOLUTION DES DÉPENSES PRIVÉES.

s’appuie sur son fauteuil que le capitaine des gardes en quartier ; » un règlement de 1642, en vigueur dans le landgraviat d’Alsace, entre autres obligations des cadets et jeunes officiers invités à dîner chez un archiduc, leur recommandait de : « présenter leurs civilités à Son Altesse en tenue propre et ne point arriver à moitié ivres ; ne pas boire après chaque morceau, car ainsi on se saoule trop vite ; ne pas jeter les os sous la table, ne pas cracher sur l’assiette ni se moucher dans la nappe ; ne pas hanaper trop bestialement au point de tomber de sa chaise… »

Le minimum de confort, que la généralité des citoyens possède de nos jours, était ignoré de tous au moyen âge ; mais les riches avaient ce faste qui, chez tous les peuples, a précédé la commodité. Le faste ne laissait pas que d’être assez puéril lorsqu’il consistait à dorer les poissons et les rôtis, ou à décorer la table de joujoux non comestibles, — pâtés d’oiseaux vivans, — et d’entremets de grande imagination, tels que « fol chevauchant un ours à travers montagnes chargées de frimas, » basiliques en sucre avec cloches sonnantes, cheval lançant du vin par ses naseaux, tours crénelées d’où jaillissait de l’eau d’orange.

Le luxe se manifestait surtout dans l’orfèvrerie, dans la possession d’objets d’or ou d’argent ; et par exemple il est curieux que Charles le Sage, en 1380, ait eu dix fois plus de vaisselle d’or que Louis XIV et certainement plus que n’importe quel souverain actuel d’Europe. À dire vrai, Charles V n’avait pas acquis ce trésor ; c’était en partie le legs des races antérieures, des siècles où la détention d’un gros morceau d’or était à elle seule une dignité respectable. Le roi Chilpéric avait, fait faire un plat d’or de 25 kilos, afin, dit très sérieusement Grégoire de Tours, « d’honorer la nation des Francs. »

Ce spécimen ne figure pas dans le catalogue des Valois du xive siècle, mais il s’y trouve d’autres pièces provenant des premières dynasties : la coupe d’or du roi Dagobert, celle de Charlemagne enrichie de saphirs, à côté de la coupe de saint Louis et de son aiguière. Et si ces hanaps, souvent garnis de perles, de rubis et d’émeraudes, ne dépassaient guère le poids d’un kilo et demi, au delà duquel ils eussent été vraiment peu maniables, l’inventaire de la vaisselle d’or mentionne des objets de dimensions assez flatteuses pour l’amour-propre : plusieurs « nefs » royales, — coffrets renfermant les ustensiles de table personnels au monarque — dont la plus grande, portée par six lions et