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LE ROI ET LA REINE DE NAPLES.

Murat rendit un décret qui ouvrit la crise. Invoquant la nécessité d’éloigner du royaume un assez grand nombre de Français de mauvais aloi qui s’y étaient implantés, il décida que tous étrangers au service de Naples devraient, sous peine de renvoi, se faire naturaliser Napolitains, formuler à cet effet une requête que le gouvernement se réservait d’accueillir ou de rejeter ; c’était mettre les Français de Naples en demeure d’opter entre leur patrie et leur fonction et donner un gage au nationalisme italien. Ce décret produisit à Naples une commotion ; parmi les Français, des résistances vives se manifestèrent. On raconta que le général Exelmans avait dit au Roi, en montrant sa croix où étaient inscrits ces mots : Honneur et Patrie : « Si je renonçais à l’une, je perdrais l’autre. »

On juge aisément quel fut le sursaut de l’Empereur lorsqu’il apprit le malencontreux décret. Son système s’en trouvait foncièrement attaqué. Sa politique était de franciser les Napolitains par la main de son beau-frère ; tout au contraire, l’acte de Murat ne tendait à rien moins qu’à dénationaliser et à italianiser les Français de Naples ; au lieu d’assurer à l’Empereur des sujets, on prétendait lui en ravir. Sa réplique fut foudroyante. Par décret du 6 juillet, il statua que, le royaume faisant partie du Grand Empire, « tous les citoyens français sont citoyens du royaume des Deux-Siciles : » en conséquence, ils jouissent des mêmes droits à Naples qu’à Paris et notamment de l’admissibilité à tous les emplois, sans qu’on puisse leur opposer aucune restriction ni condition. D’un trait de plume, le décret supérieur annulait le décret royal en ce qui concernait les Français. Contre une révolte matérielle de Murat, contre une défection totale, Napoléon prit à tout hasard ses précautions. L’armée française de Naples, confiée jusqu’alors à Murat, venait d’être transformée en un simple corps d’observation, sous le commandement du général de division Grenier : ordre à Grenier de concentrer ses troupes, de placer des Français à Gaëte et de les y introduire de force en cas de résistance, de tenir le royaume par la principale place. Au besoin, ses troupes seront accrues : on s’est trompé si l’on a pensé que l’Empereur, attiré vers le Nord par les mouvemens de la Russie, se trouve dans l’obligation de dégarnir et de dégager l’extrémité de la péninsule italique ; 20 000 hommes, détachés de nos troupes d’Italie, se tiennent prêts à descendre sur Naples.