Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/468

Cette page n’a pas encore été corrigée
462
REVUE DES DEUX MONDES.

Lisa (désespérée). — Jacques…

Jacques. — Oui… C’est ma mère qui me l’a…

Allenstein (toujours encore d’une voix calme). — Quelle folie ! Le docteur ?

Jacques. — C’est ma mère qui vient de me le dire.

Allenstein (criant). — Folie ! (Puis, paraissant se calmer.) Après cela, pour ce que cela me fait ! Du moment que ta mère te l’a dit !… Bah ! que m’importe ?… Le docteur. Très bien ! Une jolie canaille, ce respectable docteur ! Un menteur… un… (Avec un geste méprisant) D’ailleurs, cela ne m’intéresse guère… Mais (avec haine, à Jacques), mais que toi, tu puisses me dire cela de cet air tranquille !

Jacques (anéanti). — Mais c’est que… c’est que c’est vrai !

Allenstein (tout tremblant). — Oui, oui !… Adieu ! Vite, va-t’en ! Je préférerais beaucoup ne pas te voir… Ton visage rouge de paysan… Ta santé grossière… (S’animant de nouveau) c’est incroyable que tu puisses me dire cela !…

Jacques (toujours atterré). — Mais c’est la vérité !

Allenstein (sans paraître savoir ce qu’il dit). — Et moi aussi, je vais te dire quelque chose ! Eh bien ! tu n’as pas de cœur, voilà ! Qu’est-ce que j’obtiens, en échange de tout ce que j’ai fait pour toi ? Hein ! réponds un peu ! Encore que tu m’aies toujours été antipathique, toujours éminemment antipathique, je t’ai comblé de mes bienfaits ! Et toi, voilà comment tu me remercies !… Tu n’as jamais aimé personne !

Lisa (à mi-voix, d’un ton à la fois douloureux et irrité). — Non, jamais il n’a aimé…

(Tout à coup, Jacques semble se réveiller. Il découvre maintenant ce qu’il a fait. D’un air épouvanté, il regarde Lisa, qui lui répond par un regard chargé de haine.)

Jacques (se prenant la tête avec désespoir). — Alors… Mais enfin… Mon Dieu ! (Il sort précipitamment.)

Allenstein (après un silence). — Ce garçon m’a toujours été éminemment antipathique… Mais le docteur, que je considérais comme un ami !… Et maintenant, de nouveau, je n’ai plus personne ! Me voici, de nouveau, tout seul ! (Après encore un silence.) Eh bien ! Lisa, que dites-vous ? Dites donc quelque chose !…

Lisa (d’une voix morte). — Oui, en effet, mais que voulez-vous que je dise ? Vous avez des parens !

Allenstein (ricanant). — En effet, c’est cela ! Vous voulez dire que je dois me remettre à jouer aux dominos avec ma sœur ? Oui, mais, soit dit entre nous, c’est que ma sœur, non plus, ne m’est pas très sympathique ! C’est que, soit dit entre nous (s’excitant tout d’un coup), c’est que tous les hommes me dégoûtent profondément ! (Après une pause.) Il n’y a… Oui, vous le savez, il n’y a que vous qui fassiez exception !

Lisa (toute tremblante). — En effet. Vous me l’avez déjà dit, et moi… j’ai été si maladroite et vous ai si mal compris ! (Après un silence.) Mais maintenant, faites de moi ce qu’il vous plaira ! Prenez-moi ! Je vous appartiens !


Un auteur français se serait arrêté là, après ce dénouement de la