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rejoint Armaury. Car elle a par une feinte soumission endormi la vigilance de ses parens, et sournoisement tout préparé pour son évasion. Elle arrive escortée d’une femme de chambre complice, et elle se jette au cou de son vieux Roméo. Nous allons les entendre roucouler. Et nous n’en sommes pas fâchés. Non du tout que la conversation amoureuse entre cette jeunesse et ce roquentin puisse être autre chose que de fort déplaisant ; mais enfin, de les entendre parler cela nous les fera peut-être connaître.

Les propos de la jeune Diane nous plongent dans une sorte d’effarement. Non seulement cette ingénue est décidée, et sans y éprouver aucune hésitation, aucun scrupule, aucun remords, à quitter parens, famille, pays, pour s’en aller n’importe où cacher son bonheur de servir de maîtresse à un homme qui pourrait être son père, mais son air, ses allures, son vocabulaire, tout en elle nous déconcerte. Elle traite le vieux praticien de « m’amour » et d’ « enfant. » Elle a une assurance, une habileté dans la coquetterie que n’enseigne pas la nature toute seule, et où n’atteint pas du premier coup une débutante. Dix-huit ans ? Et une fille séduite ? Allons donc ! Celle que nous avons sous les yeux n’en est pas à sa première aventure : tout en elle trahit la femme galante et qui sait terriblement son métier.

Et lui, Armaury, que va-t-il faire ? A son âge, dans sa situation, avocat mêlé à de grandes affaires, membre du Conseil de l’Ordre, c’est toute sa vie, fortune, considération, respectabilité qu’il s’agit de sacrifier pour un caprice. Il ne peut garder aucune illusion et il sait quelle est la réalité de ces louches idylles, n sait pareillement quel avenir attend la malheureuse qui, au prix d’un effroyable scandale, se sera dévouée à le suivre. Quelle honte ! quelle misère d’une existence dévoyée et déclassée ! S’il lui restait une dernière lueur d’honnêteté, il renverrait la vierge folle à ses parens, il la leur reconduirait lui-même. Cette solution lui apparaît vaguement, mais sans qu’il s’y arrête. Cet homme est un misérable. Il l’est au point qu’il l’est trop. Il exagère. Il se vante. Nous restons incrédules. Supposez un oisif, un décavé, un viveur, de ceux chez qui un long passé de vice a aboli toute moralité : nous pourrions lui attribuer les pires abominations. Mais ce n’est pas encore dans cette catégorie, ou dans ce rebut, que se recrute le Conseil de l’Ordre des avocats. J’entends dire que c’est, avant tout, un Conseil de moralité. Un être qui ne s’est pas ravalé aux dernières déchéances n’agira pas comme cet Armaury.

Encore n’y suffirait-il pas d’être un coquin, il faudrait être un fou. De telles aberrations ne sont possibles que dans une minute de