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tours d’adresse et les plus prestigieuses jongleries. Le jour où il se libère de ces entraves, il se peut qu’il y soit d’abord encouragé par la complaisance du public, celui-ci ne demandant qu’à être diverti et commençant par applaudir à toutes les excentricités qui le distraient de son ennui. C’est alors que la critique peut tenir un emploi utile. Elle rappelle à l’écrivain que l’art du théâtre est essentiellement un art d’imitation, qu’une comédie de mœurs est un portrait, et que le premier mérite d’un portrait est de ressembler. Si encore, et faute de ressembler, la figure avait les couleurs et les proportions, de la vie ! Mais votre bonhomme ne tiendrait pas debout ! Mais il trébucherait au premier pas ! Cela me gêne à un degré que vous ne sauriez croire, et me gâte mon plaisir au point de le détruire entièrement. Un être humain est fait pour se tenir de ses deux pieds solidement sur le sol. Tant que vous n’aurez pas changé les conditions de l’humanité, vous serez obligé de vous y conformer, ou vous aurez tort… Ce tort est celui du théâtre nouveau, de celui que représentent avec le plus d’éclat aujourd’hui M. Henry Bernstein et M. Henry Bataille, le premier avec plus de brutalité, et le second avec plus de nervosisme. Il se place en dehors de toutes les conditions de la vie réelle, il imagine des situations de fantaisie, il en tire des effets qui peuvent donner l’illusion de la vigueur, mais ne supportent ni la discussion, ni l’examen.

Ces procédés feraient merveille dans le drame romantique et dans le mélodrame, comme des procédés analogues triomphent dans le vaudeville. Mais c’est de comédie de mœurs qu’il s’agit. Ces pièces nous sont données pour être des images de la vie contemporaine. Nous aussi nous connaissons la vie de notre temps ; nous aussi nous en avons sous les yeux les spectacles ; nous aussi nous avons pris l’habitude, douce ou amère, de regarder autour de nous : il nous est impossible, en entrant au théâtre, de dépouiller toutes les données que l’expérience et la réflexion nous ont lentement apportées. On exige de nous que nous déposions au vestiaire, avec notre paletot, toutes les notions acquises, toutes les constatations, tous les souvenirs, tous les aveux qui risquent de démentir des tableaux enlevés de chic par une brosse exaspérée. Pourquoi et de quel droit ? Puisque la Vierge folle est le chef-d’œuvre du genre, ce chef-d’œuvre vient à point pour nous aider à caractériser, par un exemplaire de choix, le genre lui-même.

Nous sommes dans un milieu éminemment aristocratique : chez le duc et la duchesse de Charance. Ce n’est pas, faites-y bien attention, une maison de petite, ni de récente noblesse. Tout le monde, avec un peu de bonne volonté, peut se découvrir une vague baronnie. Mais duc