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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/437

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POÉSIES.


Je vous vois, dieu guerrier, quand la foule unanime
Effaçant ses contours, arrachant ses liens,
Semble un compact éther aspiré par les cimes
Et gagne le sommet des monts cornéliens.

Je vous vois, quand ma ville, ainsi qu’un pâle orage,
Étend à l’infini le désert de ses toits,
Et que mes yeux, mêlés aux langueurs des nuages,
Se traînent sans trouver vos véritables lois.

Je vous vois sur les fronts ternis comme des cibles
De ceux-là qui jamais ne déposent leur faix,
Qui s’efforçant toujours au-delà du possible
Ont le zèle offensé d’un héros contrefait.

Je vous vois quand un corps craintif va se résoudre
À saisir le bonheur suave et malfaisant ;
Quand le plaisir au cœur roule comme la foudre
Et semble un meurtrier qui console en tuant.

C’est vous qui rayonnez avec les douze apôtres
Dans les gémissemens, les appels et les cris,
Dans un être éperdu qu’on sépare de l’autre,
Dans ces lambeaux de chair où se mouvait l’esprit ;

Dans ces regards accrus que la douleur tenaille,
Athlètes enchaînés où vient perler le sang,
Terribles yeux, frappés ainsi que des médailles
Où l’on voit la beauté d’un mort ou d’un absent.

Seigneur, vous l’entendez, je n’ai pas d’autre offrande
Que ces pourpres charbons retirés des enfers,
Depuis longtemps l’eau vive et l’agreste guirlande
Se perdaient dans mes bras épars comme un désert.

Mais ce que je vous donne a le nombre des âges,
Les plus victorieux portent la corde au cou,
Et ma simple présence est comme un clair présage
Qu’un siècle plus gonflé veut s’écouler en vous.