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UNE VIE D’IMPÉRATRICE.

sans effet, quelque habileté quelle déployât pour la faire aboutir. Il en fut autrement pour les affaires de famille. Là son autorité s’exerçait inlassablement et souvent avec succès. Maintes fois, Élisabeth eut à en souffrir et encore qu’elle affectât une entière soumission à sa belle-mère, les cas sont nombreux où, soumise en apparence, elle était blessée au fond du cœur.

Dès 1797, au début du règne de Paul Ier, on trouve dans les lettres d’Élisabeth un écho de ses contrariétés. Le 8 juillet, se plaignant secrètement des agitations de la Cour, elle écrivait :

« Je vous avoue que je n’aurais pas cru que ce train de vie serait aussi inhumain : ce n’est pas en lui-même qu’il l’était, mais c’est la chère Impératrice que le rendait tel… Avec tout ce train de vie, j’étais malade, si languissante, si anéantie quelquefois que je n’avais l’esprit à rien, et l’Impératrice, quoiqu’elle avait réellement beaucoup de soins pour moi, était cependant si pointilleuse que par exemple (je dormais toutes les après-dînées), ayant oublié une fois de lui faire dire que je ne dormais pas, elle m’a boudée toute la journée et a éclaté le soir avec beaucoup d’humeur en me disant que puisque je lui avais laissé croire que je dormais tandis qu’il n’en était rien, apparemment sa société m’était désagréable, qu’elle aurait soin de m’éviter et lorsque j’ai voulu m’excuser, elle me dit de me taire, qu’il ne me convenait pas de parler. Vous avouerez, maman, que de pareilles scènes, à propos de bottes, ne sont pas agréables… »

Quelques jours plus tard, la jeune grande-duchesse, en l’absence de son beau-père, dans ses confidences filiales, revient aux mêmes ennuis : « Il faut toujours plier la tête sous le joug ; ce serait un crime de nous laisser une fois respirer à volonté. C’est de l’Impératrice que cela vient ; c’est elle qui veut que nous soyons ainsi que tout le monde, parées comme si l’Empereur y était et nous promenant en société pour que cela ait l’air Cour ; ce sont ses propres expressions. Oh ! mon Dieu, comment peut-on attacher tant d’importance à des futilités ! Je vous assure, maman, que si je ne m’étais fait une règle de supporter avec la plus grande patience toutes les contrariétés, je ne saurais que devenir ; mais, depuis notre départ de Moscou, je me suis prescrit toute l’indifférence possible pour les petites et toute la patience pour les grandes, en général pour tout ce qui pourrait arriver. Je me dis : Allons ! on n’est pas dans ce monde uniquement pour jouir ; il faut se mettre au-dessus de cela et ne pas