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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/398

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REVUE DES DEUX MONDES.

peintures plus vivantes de cette aristocratie. Nous la voyons et nous l’entendons. Elle est là, sous nos yeux, avec son esprit, ses mœurs, ses allures, et, pour ajouter à l’illusion, les dialogues de Mme Ward sont des chefs-d’œuvre de naturel et de vérité.

Vérité, — voilà donc le mot auquel nous sommes ramenés et qui doit résumer nos impressions, notre jugement. Ne nous laissons pas égarer par quelques arrangemens romanesques où Fauteur a cherché un agrément et sacrifié aux lois du genre. Peut-être l’imagination anglaise y est-elle plus portée que la nôtre dont la liberté a subi plus de disciplines et de contraintes. Nous avons signalé ailleurs, chez Thomas Hardy, ce goût du romanesque et du théâtral, ces scènes trop complaisamment préparées et voulues. Tout cela tient peu de place chez Mme Ward. Le vif intérêt que ce noble esprit de femme témoigne aux problèmes du temps présent, la pénétrante observation de la vie, le respect de sa dignité, la pitié pour ses misères, la sympathie et l’admiration pour toutes les forces qui la soutiennent ou l’améliorent, n’est-ce pas, avec l’art de conter, le talent de décrire, le don de mouvoir les personnages et de les faire parler, de quoi donner à une œuvre sa signification et sa beauté ? Celle-ci, nous l’espérons bien, est loin d’être achevée. Mais elle est dès aujourd’hui assez vaste pour que nous puissions la juger dans son ensemble, en mesurer la valeur morale et sociale. C’est une grande force pour un écrivain que d’exprimer ainsi ce qu’il y a de plus sacré chez un peuple : sa volonté de vivre. C’est une grande force pour un peuple que de trouver un tel secours chez ses écrivains. L’Angleterre a eu plus d’une fois cette bonne fortune avec ses romanciers, et il faut voir là, si je ne me trompe, une des plus belles traditions du roman anglais. L’œuvre dont je me sépare à regret a, par-dessus tous ses autres mérites et comme leur raison commune, celui de s’y rattacher. C’est pourquoi, à la suite de tant d’autres noms illustres, parmi lesquels ceux des Brontë et de George Eliot, nous pouvons inscrire le nom de Mme Humphry Ward.


Firmin Roz.