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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/39

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LA FAIBLESSE HUMAINE.

— Êtes-vous donc si malheureux ?

— Très malheureux, oui.

— Vous me faites beaucoup de peine.

Et elle mit dans son regard de la rigueur, un reproche.

— Gabrielle !

— Ne m’appelez plus ainsi, André.

— Mais vous me dites : André. Et avec une si grande douceur !…

— Mon ami, soyez celui que j’ai estimé, que j’estime toujours. Il faut vaincre. Vous êtes jeune encore, mariez-vous, dévouez-vous à une œuvre. Chacun a des peines, on lutte !

— Ah ! vous aussi !

Ce cri où il y avait de la douleur tendre, et la joie égoïste d’nne communauté de sentimens, se répercuta en eux longuement, à fond d’âme, comme la pierre qu’un enfant jette dans un puits d’ombre et qui prolonge son écho sourd et formidable.

Elle lui dit d’une voix poignante, irritée :

— Pourquoi m’avez-vous abordée, de quel droit voulez-vous lire en moi ? Je suis heureuse, je vous le répète.

— J’ai eu tort, si je ne sais que vous faire souffrir.

— Mais c’est votre souffrance qui m’importe ! Dominez-la en homme !

— C’est vrai : je n’ai aucun titre à vous la faire partager. Ah ! c’est vrai ! Excusez-moi, madame, on est indulgent aux malheureux. Je ne vous importunerai plus.

Elle ne trouva que le mot de tout à l’heure, plaintif et navré :

— Vous me faites beaucoup de peine !

Il murmura, d’un ton sourd et passionné :

— Aussi, vous ne pouvez pas savoir… Comment sauriez-vous ? Vous aviez emporté ma jeunesse, vous vous détourniez de moi et vous viviez votre existence saine, paisible, entre votre mari, vos enfans, là-bas, comme à cent mille lieues de moi. Comprenez donc ! de moi qui n’avais que vous ? Je vous ai obéi, j’ai renoncé à vous, à vous qui me préfériez un homme qui était mon ami, mais qui, malgré ses mérites, ne me valait pas, non ! ne me valait pas ! J’ai failli mourir ! J’ai voulu me tuer ! Votre souvenir, j’ai tenté de le chasser ! Ah ! combien de fois !… En vain !… J’ai vécu, oui, j’ai vécu… On a l’air vivant, on parle,